Tokyo revisitée de David Peace paraît chez Rivages/Noir.

Depuis sa capitulation, le 15 août 1945, l’Empire du Soleil Levant est administré par les troupes d’occupation américaines. Afin de réorganiser les transports, en 1949, elles désignent Sadonari Shimoyama comme président de la société nationale des chemins de fer du japon. Bien que menacé de mort, le directeur procède à des milliers de licenciements. Un jour, il disparaît. Peu de temps après, on le retrouve déchiqueté sur des rails. Meurtre ou suicide ?

Aussitôt, l’inspecteur Harry Sweeney, du Département de la sécurité publique, est chargé de mener l’enquête. Emmêlé dans sa vie personnelle, il échoue à découvrir la vérité.

En 1964, un détective privé, Murota Hideki, doit retrouver la trace d’un obscur écrivain, Kuroda Roman, sous un prétexte fallacieux donné par les éditeurs du romancier. Celui-ci en effet s’attèle à l’écriture d’un roman sur l’étrange évènement survenu au directeur 15 années plus tôt. Il compte faire émerger la vérité au moyen de la fiction. Happés par l’indémêlable affaire, tous les deux sombrent inexorablement dans la folie.

Alors que l’empereur Hiro Hito se meurt, en 1988, un agent de la CIA voit resurgir son passé pas très reluisant.

Mises bout-à-bout, les révélations des trois principaux protagonistes nous dévoileront-elles la réalité ?

Bien que tiré du réel démembrement du directeur, le roman de David Peace se fait un malin plaisir à brouiller les indices qui devraient conduire le lecteur à la solution. D’ailleurs, sans doute est-ce plus les personnages qui intéressent l’auteur sans toutefois négliger l’agencement complexe de l’intrigue. Celle-ci est aussi riche que les personnages sont contrastés, jusqu’à devenir énigmatiques, parfois. Voilà qui rajoute à l’incertitude qui enveloppe cette mort.

De plus, tout au long du roman, le lecteur se délecte d’excellents dialogues aussi percutants qu’efficaces. Ciselés à merveille. Il faut notamment, lire et relire la scène édifiante de soûlerie de deux anciens partenaires de la police. L’un conduit habilement son ex-collègue, encore en fonction, à lui révéler tout un pan de l’affaire sans même que celui-ci s’en aperçoive !

Ce dernier volet d’une trilogie consacrée au Japon (1) est plus qu’un roman policier. En effet, il nous immerge également dans les affres tortueuses de l’espionnage. Celui qui oppose les deux grands pays vainqueurs de la guerre. D’un côté, L’URSS qui essaie de déstabiliser l’état en reconstruction par le noyautage des syndicats nippons. Tandis que les services secrets américains de l’armée font tout pour éradiquer ces mêmes syndicats. Les licenciements étant la première étape, avant des contraintes plus musclées.

Un ouvrage savant et jubilatoire qui mêle la grande Histoire à celles d’individus emportés par Elle et qui souvent les dépasse.

Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON

(1) Tokyo année zéro et Tokyo ville occupée.

Tokyo revisitée, David Peace, roman traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias, 432 p., 22€, éd. Rivages/Noir. En librairie le 23 mars 2022.