Pourquoi Ring of Fury a été banni des écrans singapouriens pendant plus de 25 ans ? Réponse du réalisateur Tony Yeow

Comment en êtes-vous arrivé à tourner “Ring of Fury” ?

J’ai voulu rendre un hommage – dans la limite de ma modeste contribution – à Bruce Lee.
Je travaillais à l’époque pour la télévision et je me rendais régulièrement dans les locaux de la télévision hongkongaise. C’est là, que j’ai fait la connaissance de Bruce Lee. C’était un homme tout simplement extraordinaire. Il débordait d’énergie ; il ne savait pas rester en place (Tony Yeow imite Bruce Lee en se balançant d’un pied à l’autre et en agitant ses bras). Il était bien évidemment connu pour sa maîtrise des arts martiaux, mais – ce qui est beaucoup moins connu – il était également un très bon danseur de mambo. Il adorait danser ! Peu de temps avant sa mort, il m’avait chargé de lui soumettre l’idée de scénario d’une comédie musicale disco, dans laquelle il tiendrait le premier rôle. Le temps que je m’attelle au projet, il est décédé. Mais attention : il est mort de “stress” et non pas d’une “mai-stresse” (jeu de mot anglais difficilement traduisible se basant sur la similitude orthophonique de “stress” et “mi-stress”). J’ai donc décidé de tourner un film de kung-fu en hommage à Bruce Lee ; mais sans le citer ouvertement.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Je suis issu du monde de la télévision et je ne connaissais rien au cinéma ; mais je me suis dit, que cela ne devait pas être bien difficile. J’ai donc fait appel à l’acteur Peter Chong (l’un des rares cinq karatekas au monde à avoir obtenu le huitième dan noir) pour tenir le rôle principal. A l’époque, nous ne disposions d’aucune réelle infrastructure cinématographique ; les acteurs étaient donc des amateurs, qui jouaient finalement leur propre rôle à l’écran. Il n’y avait aucun chorégraphe martial et il aurait coûté trop cher d’en chercher un à Hong-Kong. J’ai donc demandé à Peter Chong d’imaginer ses propres chorégraphies. Je lui ai dit : “Peter, il faut que tu commences à te battre au point A et que tu ailles jusqu’au point B ; libre à toi de faire ce que tu veux entre les deux points ! Continue à te battre, même si tu rates tes coups, il n’y aura qu’une seule prise!” (rires). Si quelques coups ont clairement été portés à côté, d’autres n’ont pas raté leur cible et de nombreuses personnes ont été blessées pendant le tournage !

Vous avez connu de sérieux problèmes avec la censure à l’époque de la sortie du film ?

Le film a été tout simplement interdit de diffusion à Singapour ! Lors de mon premier passage devant le Comité de Censure, on m’a obligé à retirer une scène de viol (celle de la fiancée du personnage principal) et de retourner d’autres scènes pour donner un rôle plus efficace et sympathique des forces de l’ordre. Les parties coupées du film sont à présent détruites à jamais… Les coupes effectuées, le gouvernement a tout simplement interdit le film d’une quelconque projection, prétextant que la représentation des gangsters donnaient une idée fausse de la réalité criminelle singapourienne. Le film a tout de même pu être projeté dans d’autres pays asiatiques, mais n’a jamais été diffusé à Singapour…

Jusqu’à sa récente découverte ?

Oui… incroyable (rires). Je dois cette ressortie inopinée au seul fait de Raphaël Millet, un critique français travaillant pour l’ambassade de France à Singapour. Pour les besoins de l’écriture de son livre consacré au cinéma singapourien, il s’est mis en tête de retrouver le film. Il a donc pris contact avec moi pour me demander, si j’avais toujours une copie du film en ma possession. Je n’en avais aucune, mais j’ai repris contact avec Peter Chong, qui en a retrouvé une dans sa cave. C’est à ma connaissance la seule copie encore existante – d’où le médiocre état, qui a souffert des affres du temps.
Le film a finalement pu être projeté sur les écrans singapouriens. L’annonce de sa diffusion a attiré un grand nombre de spectateurs et il y a même des anciens figurants – dont une femme de 86 ans – qui nous ont contactés pour pouvoir assister à la projection.

Vous aviez également collaboré avec Peter Bogdanovich (acteur et réalisateur américain) ?

Oui, il souhaitait tourner à Singapour dans les années 70 un projet ambitieux : Saint Jack. Le film traitant des mœurs libérales et de la prostitution, impossible d’obtenir l’autorisation de tournage. Il m’a donc demandé de l’appuyer dans ses démarches, en proposant un faux scénario au pouvoir en place. Personnellement, je préférais de loin la fausse intrigue, mais il a tenu à mettre en scène son scénario originel. A la sortie, il a eu beaucoup de difficultés, parce qu’en plus d’avoir bravé des interdits, il a commis l’erreur de se vanter ouvertement de s’être fichu des autorités singapouriennes…

Pourriez-vous nous en dire plus quant à votre seconde co-réalisation passée relativement inaperçue à sa sortie en 1998, “Tiger’s Whip” ?

(rires). Quelle catastrophe ! En fait, Victor Khoo m’a demandé de le soutenir dans la réalisation d’une comédie qu’il avait écrite. Le slogan publicitaire annonçait : “Après avoir perdu sa banane, un homme trouve le nirvana”… un sujet bien plus drôle sur papier que sur écran. Disons, que j’en rigole encore à la simple idée de l’avoir co-réalisé.

février 2006

Propos recueillis par Bastian Meiresonne dans le cadre du Festival Black Movie 2006 à Genève.

Pays : Singapour

Bastian Meiresonne