Fidèles à l’exploration de la littérature fantastique extrême orientale (1), les éditions Rivages nous proposent deux nouveaux auteurs asiatiques.
Tout d’abord, La Ronde de nuit de Bora Chung. L’autrice coréenne de Lapin maudit (2) nous propose un fixup (ensemble de nouvelles interconnectées) des plus étranges. Sept récits s’entrecroisent dans un centre de recherche sur des objets paranormaux. Plus que les phénomènes insolites, c’est l’humain qui est le thème central du livre. Plus exactement, les réactions de chaque individu face à quelque chose qu’il ne comprend pas. Le récit nous entraîne à partir d’un petit décalage du quotidien jusqu’à nous plonger, par l’intermédiaire d’un jeune homme, dans un tunnel apocalyptique.
Une question se pose alors au lecteur : celle de la réalité de ce centre. Si les rondes que doivent effectuer les gardiens sont strictement définies, il n’en reste pas moins vrai que ce qui s’y déroule est des plus improbables. Comme l’agent de sécurité qui apparaît inopinément pour interdire l’accès à différents personnages avant de disparaître, rend la véracité de ce récit plus que douteuse. Ne serait-on pas plutôt dans une maison de fous, ou les employés seraient les pensionnaires ?
Avec Lune rémanente de Masakuni Oda, nous sommes confrontés à un objet hybride, là aussi. Il se compose de deux nouvelles – novellas serait plus juste – et d’un roman court. D’ailleurs, la distinction entre ces trois longueurs de récit s’avère très subjective. La littérature semble de plus en plus échapper à la normalisation, mais, là n’est pas l’important. Les trois textes sont très différents en ce qui concerne leur sujet. Ils ont pour seul point commun, la lune.
Mythe de tout temps, son influence sur les humains reste toujours à démontrer. Pour autant, l’auteur japonais se sert admirablement bien de ce concept pour plonger ses personnages dans des mondes déstabilisants suite à une légère modification de leur quotidien, au moins pour les nouvelles.
Dans la première, le protagoniste devient un étranger pour sa propre famille. Elle le rejette alors que la face cachée de la lune remplace celle visible au quotidien.
Dans la seconde, une femme qui peut voyager sur l’astre sélène voit sa vie sur terre transformée. C’est sans aucun doute le texte le plus fort des trois. D’un quotidien terre à terre, l’auteur nous projette dans un maelström pseudo-religieux à la frontière du supportable. Accrochez-vous !
Pour ce qui est du roman, il nous plonge dans une société totalitaire. Le maître d’un Japon improbable utilise des individus atteints par une maladie lunaire pour organiser des jeux du cirque modernes, car elle décuple leur combativité. Mais au travers du personnage principal la violence débouche sur l’amour contre toute attente.
Ces deux livres nous amènent à la frontière entre le fantastique et la science- fiction. L’aspect peu documentaire des récits (tendance actuelle de la littérature) les rend peu sécurisants pour le lecteur, voire déstabilisateurs.
Une plongée vivifiante dans des mondes dystopiques pour mieux nous faire prendre conscience de la valeur du nôtre.
Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON
(1) Lire nos chroniques : https://asiexpo.fr/lodyssee-des-etoiles-de-kim-bo-young-parait-chez-rivages/
(2) https://asiexpo.fr/lapin-maudit-de-bora-chung-sort-en-poche/
Lune rémanente de Masakuni Oda, 464 pages, 24€ et La ronde de nuit de Bora Chung paraissent, 260 pages, 20€, éd. Rivages.