Un paradis de Sheng Keyi sort en poche.

Les éditions Picquier ressortent en poche le dernier roman de l’autrice chinoise Sheng Keyi. Ce « paradis », fudi en chinois, est une étrange clinique. En effet, seules les femmes y sont admises. Et pour cause, elles y viennent pour donner la vie. Toutes sont des mères porteuses plus ou moins volontaires contre quelques milliers de Yuans.

De main de maître, le président Niu en est le cupide gérant. Il est secondé par une poignée de mâles assez louches, à la rigidité toute militaire. Sauf quand il s’agit de lutiner ces femmes pas toujours consentantes. Cependant, les rapports de force avec le personnel masculin tournent bien souvent en faveur des revendicatrices invétérées. Il faut dire que la clinique exerce en toute illégalité. Cela donne un poids certain à leurs justes revendications.

C’est dans cet univers quasi carcéral que la narratrice, Wenshi, quelque peu simplette, est admise dans la perspective lucrative, d’obtenir d’elle, une dizaine d’accouchements, pas moins !

Alors que seul un numéro les différencie pour l’administration, chacune des « patientes » entre elles s’attribue un nom de fruit. Manière de glisser un peu de poésie. Pour Wenshi : c’est Pêche. Nous assistons donc à la vie en commun des pensionnaires aux travers de son regard innocent.

Bien que contraintes pour des raisons personnelles à trouver de l’argent en vendant la quintessence de leur corps, elles ne s’en laissent pas conter pour autant. Elles n’hésitent jamais à se révolter pour améliorer leurs précaires conditions de vie.

Le lecteur se trouve donc immergé dans cet univers et ainsi bouleversé par la condition de ces femmes. C’est surtout au travers des souvenirs de Pêche que le roman atteint ses plus grands moments de tendresse. Lorsqu’elle évoque la mort de son frère cadet ou l’attention de sa mère. Sans parler des animaux, notamment, la fidélité de Mascotte, son petit chien noir.

C’est par un style épuré excluant toute fioriture narrative que l’autrice nous dévoile ce microcosme. Comme l’héroïne du roman, elle nous rapporte les évènements sans animosité, mais sans concession envers le patriarcat de la Chine contemporaine. Une satire résolument féministe, qui ne renonce cependant pas aux nécessaires rapports humains.

Des aquarelles de l’autrice jalonnent agréablement cette édition.

Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON

Un paradis, roman traduit du chinois par Brigitte Duzan avec la collaboration de Zhang Xiaoqiu, de Sheng Keyi , 192 p., 8,50 €, éd. Picquier poche. En librairie le 6 mai 2021.