Tomino la Maudite de Suehiro Maruo volume 1

C’est Moebius qui fait connaître en France le mangaka Suehiro Maruo en 1991. Dans la revue (A suivre), il dédie un hors série à la « face cachée du rêve » et présente son homologue nippon comme « un alchimiste fiévreux, un accoucheur de visions romantiques et morbides, un épigone de Bataille et de Sade auquel le lecteur occidental n’est peut-être pas encore prêt »…

Trente ans plus tard, voilà le premier tome de Tomino la Maudite ! Il était paru au Japon dans le périodique Comic Beam entre 2014 et 2018. Et ils’inspire de l’univers du célèbre Freaks, mélodrame fantastique et génial que Tod Browning réalisa en 1931. Les freaks, ce sont les monstres, ceux que l’on exhibe dans les foires : les frères siamois, la femme à barbe… Il y a tout cela chez Maruo, avec en plus, des variations érotiques et grotesques. C’est l’ ero guro dont il est le maître au Japon.

Dans cet univers cauchemardesque, dense et foisonnant les jumeaux Shoyu et Miso (on comprend déjà l’intérêt que peuvent leur porter leurs géniteurs !) sont abandonnés par leur mère. Ils sont ensuite vendus par leur oncle Masaé à un cirque. C’est là qu’ils prendront leurs nouveaux prénoms : Katan et Tomino (choisis cette fois-ci sur une publicité pour un collyre !). Contre toute attente, ils trouvent dans cet univers monstrueux et baroque un semblant de famille ! Mais c’est compter sans la figure toute puissante du directeur du cirque : Wang. Personnage mystérieux et dangereux. Les jumeaux l’apprendront à leurs dépens… Devenant eux-mêmes des bêtes de foire et la proie de terribles cruautés.

Il est impossible de décrire la richesse de ce manga emprunt de multiples références graphiques et culturelles. Le trait est à la fois sûr et délicat, précis jusque dans la monstruosité. Il en déploie tous les détails et assume toutes les digressions. Le lecteur plonge ainsi dans le Tokyo des années 30, dans le quartier d’Asakusa. Et paradoxalement ce sont tous nos sens qu’il met en éveil, on entend le tohu bohu de la ville, on sent les « boy caramel » que Katan cache toujours avec lui…. Ce début de l’ère Shôwa est visiblement chère au cœur de Maruo car il parsème son œuvre de clins d’oeil à ses artistes préférés de cette époque. On découvre au gré des promenades des enfants Charlie Chaplin, un Foujita travesti alias Salvador Fujiyama. Tout le petit monde du cirque se dirige aussi vers l’île des morts du peintre Böcklin…

Tout un univers à découvrir en attendant la suite, le 12 mai !

Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON

Tomino la Maudite, volume 1, Suehiro Maruo, traduction : Miyako Slocombe, 336 p. Noir et blanc, 15X21cm, cartonné, 22€, éd. Casterman. En librairie le 27 janvier.