Printemps bleu de Taiyo Matsumoto

Parler du manga moderne sans évoquer Taiyo Matsumoto c’est comme parler du cinéma américain en oubliant les frères Coen. Le manga comme tout art populaire s’enferme souvent dans ses codes, ses habitudes et a besoin de se renouveler grâce à des auteurs underground tel que Matsumoto. En effet, son style graphique et sa construction narrative sont très éloignés de ce qui peut se faire habituellement au Japon.
Matsumoto traite exclusivement de la violence urbaine, du mal être des cités béton. Ses personnages sont généralement des jeunes désillusionnés et désœuvrés qui cherchent à se rendre vivants en jouant avec la mort. Son approche n’est jamais documentaire mais poétique. Ce n’est pas le pourquoi de leur mal-être qui l’intéresse, c’est la façon dont il s’exprime. C’est en cela que ses mangas peuvent être qualifiés de néo-romantiques. On retrouve le même ennui des personnages pour leur vie, leur époque, ennui si dense et si profond qu’il devient leur mode de vie même, leur façon d’être au monde. Et cet ennui n’est allégé que par quelques espoirs dérisoires et impossibles. Il y a également la même fascination pour la folie, pour les être anormaux, asociaux, qui se créent leur propre espace, leur propre code pour pouvoir rêver un peu.
Matsumoto semble faire écho aux préoccupations et au désespoir des romantiques français du XIXe. Mais aussi à leur style. Comme eux, il révolutionne le rapport à l’espace, qui perd tous ses repères avec des personnages qui semblent voler, comme dégagés des nécessités de l’attraction terrestre, et le rapport au temps en mélangeant passé et futur qui se fondent en un seul présent. Comme eux encore il a modifié les canons esthétiques en osant faire du beau avec du laid, en osant créer une poétique morbide. Comme eux enfin il a fait exploser les règles d’écriture avec des dessins vagues, tordus et sinueux.
Matsumoto est quelqu’un d’important qu’il est urgent de découvrir. Mais s’il est vrai qu’il est un peu difficile de pénétrer dans son univers, le mieux est de commencer par ses recueils de nouvelles plus accessibles que “Amer Béton”, son œuvre majeure en trois volumes. Et je conseille particulièrement “Le Printemps Bleu” paru dernièrement. Le récit est plus construit et donc plus agréable à suivre et les histoires sont particulièrement réussies. Notamment “Si t’es heureux frappe dans tes mains” dans laquelle Matsumoto est au faîte de son talent narratif.

Éditeur : Tonkam

Pays : Japon

Simon Serverin