Show (froid et pluie) à Bollywood

Shiva Rashok est aujourd’hui un homme riche et adulé. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

“Il a débuté dans le caniveau” diront ces détracteurs et ceux qui l’ont côtoyé à ses débuts. “Et il y retournera” poursuivront les mêmes.
(Chanson thème. Générique)
Shiva Rashok est l’acteur le plus en vogue de toute l’Inde. Et le mieux payé. Il vit avec les siens dans le quartier le plus huppé de Bombay et sa maison serait deux fois plus grande que la salle du parlement indien. Il n’est pas un village, pas un hameau, pas un lieu-dit, pas une maison de cet immense pays qui ne le connaisse. Il est plus connu que Gandhi, le mahatma et Indira réunis. Certains de ses amis bien intentionnés souhaiteraient le voir entrer en politique. Il serait un candidat sérieux au poste de Premier Ministre. Il se dit trop occupé pour l’instant. Il tourne dix films en même temps, mais se promet d’y réfléchir.
(2-3 accords de sitar pour bien montrer qu’on est en Inde, puis chant et danse)

Ses films sont projetés dans toutes les salles du pays. Chaque sortie est saluée comme un événement national. Shiva (et non pas Shiva Rashok, car en Inde, on appelle les stars par leur prénom tellement elles sont populaires) est au sommet de son art.
(confirmation du public, atchaaaaaaa (ouiiiiiiii en hindi))

Kapur, son producteur-manager se frotte les mains. Il a de quoi : c’est lui qui a découvert Shiva, et qui a su parier très tôt sur le talent exceptionnel de la star. Champion incontesté du box-office, il était, mais il n’aime pas qu’on le lui rappelle, avant cette rencontre, champion incontesté des navets série Z – parce que l’alphabet, même en Inde, s’arrête là.
Un jour sur un tournage, alors qu’on réalisait un remake de “Dansons sous la pluie” version Bollywood (contraction de Bombay et d’Hollywood), le réalisateur glissa malencontreusement sur une flaque factice et versa par mégarde un plat de dal sauce ketchup sur le beau costume de la big star du moment, aujourd’hui reléguée dans les oubliettes du studio.
(une personne crie “bien fait”, une autre – sans doute un des techniciens évincés au chapitre suivant – lui répond par un joli nom d’oiseau. Le conflit menaçant le bon entendement du film, le reste de la salle unanime leur dit de la “fermer”. Face au nombre des mécontents, les deux perturbateurs obtempèrent).

La star hurla, vitupèra, insulta le malheureux, menace de rompre son contrat à cinquante millions de roupies, lorsqu’un gamin que personne ne connaissait, et qui visiblement ne connaissait personne, se prit les pieds dans un câble – sur les tournages, il y a toujours beaucoup de câbles – et s’étala de tout son long dans le plat de dal sauce ketchup, qui ce jour là faisait décidément pas mal de dégâts. La star prise d’une crise spasmodique de fou rire en oublia son beau costume taché. Shiva venait de tomber de plain-pied dans le monde cruel et illusoire, mais ô combien rémunérateur du 7e Art.
L’affaire n’alla pas plus loin. Le malheureux réalisateur fut remplacé sur le champ ainsi que tous les techniciens qui menaçaient de faire grève par un mouvement spontané de solidarité au premier. Rassurez-vous, nous sommes en Inde.
(Agitations dans la salle, quintes de toux, raclements de gorge, éructations suivis d’un brouhaha : c’est ainsi que le public marque son désaccord)

Shiva réalisa le rêve de millions d’indiens, il se retrouva sur un plateau … à en porter un. A chaque pause, il se faufilait parmi l’équipe de tournage, fuyant comme la peste le moindre petit câble, apportant tantôt des samosas, tantôt un verre de tchai. Un jour de pluie, alors que la production attendait des figurants qui ne venaient pas, elle eut recours à tout le petit personnel. Shiva en fut. Ainsi débuta sa carrière. La suite, vous la connaissez, … la gloire, l’argent, les femmes, …
(Pluie d’applaudissements. Danses et chansons)

Mais pas immédiatement. Le film, dans lequel il figurait, n’eut aucun succès. D’ailleurs la scène où il apparaissait fut coupée au montage.
(profitons de l’étonnement général pour lancer un 1er écran publicitaire : soirée 100 % masala, vendredi 9 mars, Bol-lyon-wood)

Shiva était l’aîné d’une famille de treize enfants qui vivait dans un modeste 5 m2, qui comble d’infortune ne possédait pas de toit. Ses parents le nommèrent ainsi en l’honneur du dieu homonyme afin de porter bonheur à toute la famille. et puis, parce qu’il était né une nuit de pleine lune, en mars, lors de la Shivaratri, fête religieuse dédiée aux 1008 réincarnations du dieu Shiva. Contrairement à son illustre prédécesseur, il ne créa rien durant ces premières années d’une lamentable existence. Ses biographies officielles ou non, ne nous apprennent rien de plus à ce sujet.
S’il ne créa rien (pour en savoir plus, se référer à la lettre S pour Shiva de la page 2804 du dictionnaire de la mythologie indienne), il n’en détruisit pas moins. Excepté, le jour, où il tomba du ciel un seau d’immondices sur son habit du dimanche. Ecartant les déchets qui lui masquaient la vue, il découvrit la coupable : Parvati, la voisine du 5e étage riait à gorge déployée. A cet instant du récit, certaines personnes soucieuses de réalisme (les autres chercheront], objecteront que cela est impossible. Je leur répondrai qu’ils ne connaissent pas le cinéma indien. Moi si.
Mais reprenons le fil de notre récit au moment où fort contrarié, Shiva jura de se venger. Il ne le savait pas encore – nous si – cette rencontre allait déterminer la suite de sa vie.
(silence pesant dans la salle, la tension monte, le moment semble opportun pour lancer notre second spot publicitaire, mais on me fait signe que non. Des poings vengeurs se dressent soudain en direction de l’écran. Ouf, on a eu chaud)

Une semaine plus tard, l’occasion lui en fut donnée. Lorsque Parvati s’en fut allée au marché, il s’introduisit dans son appartement, ouvrit un robinet qu’il négligea de refermer, débordant bientôt en des flots qui n’étaient pas sans rappeler ceux du Gange lorsqu’il est en colère.
(cris de joie. Chacun y va de son commentaire. Danses et chants)

Les jours suivants, il évita soigneusement le quartier. On ne pouvait plus y circuler désormais qu’en barque. Et bien entendu on mit tout sur le dos de la mousson, mais vous et moi, on sait bien ce qu’il en est. Certains esprits chagrins tenteront à nouveau d’aborder le problème de la vraisemblance du scénario.
(c’est maintenant le bon moment pour le second message publicitaire : soirée 100 % masala, vendredi 9 mars, Bol-lyon-wood. Au menu : du cinéma, des samosas, des sucreries comme n’en verrez que là-bas scandent les ouvreuses)

Il eut envie de pleurer, mais se retint : il y avait déjà assez d’eau comme ça. Il quitta sans se retourner, le lieu qui l’avait entendu pousser ses premiers cris, et les derniers de ses douze frères et soeurs, noyés dans les glouglous de l’inondation.
(cris d’effroi, à Bombay on aime bien alterner le chaud et le froid)

Retrouvons Shiva, cinq années plus tard, il a gravi quelques échelons dans l’échelle de la notoriété. Il a même appris un métier. Celui des effets spéciaux.
Alors qu’il réglait les derniers détails d’un incendie fictif à l’aide de quelques explosifs pas inoffensifs – on produisait un remake d’”Autant en emporte le vent”, une tornade fit apparaître la voisine du 5e (vous aurez noté que l’histoire ne dit pas ce qu’elle faisait là, ni comment elle survécut au déluge). Le destin frappa trois coups.
(le public très attentif frappe lui aussi les 3 coups)

Lorsque l’explosion détruisit le plateau, vraisemblablement personne ne comprit : la scène n’était pas prévue au scénario. Sauf dans le karma-script de Shiva.
(On rallume la lumière dans la salle, histoire de vérifier si l’explosion n’avait pas soufflé le cinéma)

Le souffle expédia au nirvana, bon gré mais surtout mal gré, l’ensemble du personnel, Kali faucha sans distinction simples figurants et acteurs de renom, techniciens en grève ou non, assistants, assistants d’assistants, assistants d’assistants d’assistant, … créant ainsi un vide démographique dans l’industrie cinématographique pour plusieurs décennies.
La caméra s’attarde sur ce décor de fin du monde, puis zoom soudain ; visiblement, elle essaye de nous expliquer quelque chose. Non, vous n’avez pas la berlue, il y a bien deux rescapés.
(chants, danses, puis danses, chants. Tonnerres d’applaudissements : le public indien plus coutumier que vous a déjà tout compris)

Shiva est au milieu d’une foule immense, les services d’ordre tentent dans le désordre le plus complet de refouler les vagues successives de fans hystériques (heureusement on est en Inde). Shiva est maintenant une mégastar sans concurrent, l’égal d’un dieu, et, il vient d’avoir un fils qu’il a appelé simplement Ganesh. Tentons de nous approcher ; le badge Asiexpo – Festival Cinémas & Cultures d’Asie a l’air de l’impressionner favorablement, profitons-en.
– Mister Shiva please, un mot pour vos fans lyonnais …
– Je serai parmi vous le vendredi 9 mars, dès 18h30, à la MJC Monplaisir pour vous expliquer la suite de mon histoire et vous présenter mon dernier film : Rakhwala (le protecteur). Et qui sait, peut-être même que je m’occuperai des effets spéciaux.
(explosion de joies, pluie d’applaudissements, alternativement et vice-versa. La foule est en liesse. Rideau)

Pays : Inde

Jean-Pierre Gimenez