À 65 ans, la romancière, essayiste et activiste indienne Arundhati Roy nous livre ses mémoires sous la forme d’un livre à la fois très personnel et politique, bouillonnant et vibrant : Mon refuge et mon orage.
Tout commence en 1961, Arundhati Roy naît à peine 2 ans après son frère. Sa mère, Mary, a épousé le premier homme venu pour échapper à la violence de son propre père, entomologiste impérial auprès du gouvernement anglais à Delhi. Mais Mary se sépare vite de l’alcoolique invétéré que se révèle Micky. Ses enfants ne le reverront qu’une fois adultes. Cette mère courage débarque donc avec ses 2 jeunes enfants dans le tout petit village d’Ayemenem, au Kerala dans le sud communiste de l’Inde. Arundhati y passe une enfance sauvage, amie avec un intouchabe et « une écureuille ».
Elle ne se souvient pas d’avoir été aimée par sa mère, institutrice puis fondatrice d’école. « Pour qu’elle rayonne sur ses étudiants il avait fallu que nous – mon frère et moi – absorbions sa face sombre. » Mais ce « cadeau d’obscurité » est aussi devenu « une voie de liberté ». C’est toute l’ambivalence de cette mère à la fois refuge et orage qui a fait naître chez sa fille de 6 ans « un papillon de nuit, froid et velu, sur un cœur effrayé [ …] compagnon de chaque instant » et durant toute sa vie.
C’est aussi elle qui lui a donné sa puissance de raisonnement et sa volonté d’accomplissement. « Mrs Roy m’a appris à penser, puis ma façon de penser l’a rendue furieuse. Elle m’a appris à être libre et s’est déchaînée contre ma liberté. Elle m’a appris à écrire et m’en a voulu de l’écrivaine que je suis devenue ». Ce sont les pages les plus fortes de cette autobiographie où cette mère n’est jamais nommée ainsi par sa fille mais « Mrs Roy », « Elle », « Mère Gourou » et paradoxalement par son entourage « Kochamma » : petite mère.
Viennent ensuite l’éloignement, la liberté à Delhi où Arundhati Roy fait des études d’architecture, côtoie la marge, rencontre l’amour avec JC et écrit son premier essai. Et puis l’écriture et le succès planétaire de son premier roman Le Dieu des Petits Riens. Cette histoire d’une famille du Kerala rural résonne bien-sûr avec la sienne de famille ! Elle la projette à 36 ans sur le devant de la scène médiatique avec le Booker Prize en poche. Succès grisant qui s’accompagne d’une richesse subite. « J’avais l’impression d’avoir saboté le pipeline qui achemine la fortune du monde d’un riche à l’autre et qu’il me crachait à jet continu des billets entre les mains ». Elle redistribue alors cette manne à qui en a besoin dans son entourage pour des projets qui ont du sens. Et toujours aujourd’hui, une petite société financière est alimentée par une partie de ses droits d’auteur pour financer de tels projets journalistiques, artistiques…
Il faudra attendre 20 ans pour qu’elle écrive un nouveau roman : Le Ministère du Bonheur Suprême (1). Ce sont surtout des essais politiques qui coulent sous sa plume, toujours pour mettre au jour des causes humanistes contre la violence du pouvoir qu’il soit politique ou économique. Pour ne citer que quelques uns : Pour le bien public où elle explique comment « les grands barrages sont économiquement s», notamment le Sardar Sarovar. Capitalisme, une histoire de fantômes (2) parle des ravages du néolibéralisme en Inde. En marche avec les camarades retrace la guerre sanglante dans « la forêt de Dandakaranya, au Bastar, au côté des Naxalites maoïstes. « Ce furent les semaines les plus intenses, les plus extraordinaires de ma vie . ». Et bien d’autres encore.
Ces engagements de toute une vie sont racontés avec une vivacité d’esprit et une incarnation si intense que la lecture en est très agréable. Elle manie la métaphore avec aisance. « le dogue endormi de l’addiction » est révélateur de la dépendance de son père. Son humour est ravageur aussi car il n’épargne personne et elle encore moins. On dit d’elle qu’elle est « écrivain-militant comme un canapé-lit » !
À lire absolument ou à écouter en livre audio numérique dans l’excellente collection « Écoutez Lire » !
Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON
(1) Lire nos chroniques : Le Ministère du bonheur suprême d’Arundhati Roy sort chez Gallimard. – ASIEXPO La Maison des Cultures Asiatiques
Mon refuge et mon orage d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margot, 400 pages, 24€, éd. Gallimard. En librairie le 12 février 2026.


