Lèvres de pierre de Nancy Huston sort en poche.

Quoi de plus dissemblables qu’une écrivaine et un dictateur ? D’autant plus que l’une navigue entre l’Amérique et la France et que l’autre aux antipodes, ravage, sans états d’âme, son pays : le Cambodge.

Cependant dans son dernier roman, Lèvres de pierre, Nancy Houston réussit le tour de force d’imaginer des points de symétrie entre ces deux individus. D’un côté : Saloth Sâr un petit Cambodgien ballotté par les événements. De l’autre : Dorrit l’autrice herself, une canadienne qui grandit aux États-Unis.

Tous deux, dans leur petite enfance subissent un sentiment d’exclusion proche de l’ostracisme. De plus, ils changent souvent de cadre de vie. Chacun trouve alors dans le français la langue d’une émancipation possible, mais ils n’en feront pas le même usage. À la suite de l’obtention d’une bourse, ils poursuivent leurs études à Paris. L’une réussit brillamment tandis que l’autre, médiocre, finit par les abandonner.

C’est au quartier latin, après avoir beaucoup profité de leur temps libre qu’ils découvrent le marxisme à la française : dogmatique et anticolonial. « Après quelques années d’errance dans la capitale » ils se jettent à corps perdu dans la défense d’une cause. Saloth Sâr œuvre pour la libération du Cambodge tandis que Dorrit défend la cause des femmes. »

Tout sourire, ils sont prêts à tout. C’est ainsi que le jeune nationaliste devient Pol Pot, le dictateur qui fera déferler sur son pays une horreur sans nom. Tandis que Nancy Huston investit la littérature.

Bien que l’argument de départ soit à la limite du raisonnable : établir un parallèle entre la vie d’un dictateur et celle d’une « bobo américaine » (dixit l’autrice), elle nous narre combien une vie humaine est aléatoire. Ce sont les événements qui nous façonnent et non le contraire. La difficulté est de savoir trouver la limite. Pol Pot ne l’a amplement dépassée ! Quant à elle, elle a su mettre un frein à son féminisme exacerbé et a trouvé sa propre voie en littérature et en tant que femme.

Bien qu’on ait du mal à faire la part entre la réalité et l’invention, le roman est prenant et parfaitement maîtrisé. Il nous fait découvrir par le menu ces « deux monstres, deux enfants () deux bouches sur lesquels flotte en permanence un sourire trompeur » et nous livre leurs secrets.

Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON

Lèvres de pierre, Nancy Huston (1ère édition en 2018), 240 p., coll. Babel, éd. Actes Sud, 7,80€, mai 2020.