La fête de Thaipusam : croire c’est souffrir

Yeux cernés et injectés de sang, démarche saccadée et sautillante, l’homme se balance, tourne sur lui-même au rythme des tablas et des cris d’encouragement de ses proches qui, vêtus de leurs plus beaux habits, sont venus en nombre le soutenir avec une fierté et une excitation palpable. Il sourit et ses dents blanches illuminent son beau visage sombre. La sueur qui le couvre (il fait trente degrés en ce 11 février) n’efface pas pour autant les couches de peintures qui ornent la base de son front. Un nouveau tour sur lui-même, alors qu’il passe devant des policiers chinois vêtus de gilets fluos détonnant quelque peu avec les tons safran, pourpre et vermillon du cortège. Au-dessus de lui, en cadence avec ses pas sautés, tressaute une espèce d’autel métallique portatif couvert de décorations brillantes, appelé kadavi. Plumes de paon (symbole du coursier divin), guirlandes fleuries, miroirs et entrecroisements de tiges brillantes (symbolisant les lances pourfendant les démons) constituent le pinacle de ce kadavi, qui doit avoisiner les trois mètres de haut, peut-être le plus grand du défilé.
Détail essentiel : le kadavi est fixé au corps à demi-nu du joyeux porteur par une impressionnante série de crochets, de chaînettes et de longues aiguilles barbelées, s’enfonçant un peu plus, à chaque pas, dans la peau du processionnaire en transe.

Les porteurs de kadavi dépassent le millier. En comptant les gens qui les escortent, cela fait 20 000 participants – et en y ajoutant le public amassé le long du parcours, on arrive certainement à près d’une centaine de milliers de personnes. Impressionnant et pourtant le Thaipusam de Singapour est paraît-il loin de rivaliser avec les gigantesques rassemblements de l’Inde du Sud, du Sri-Lanka et surtout du grandiose parcours malaisien qui, de Kuala Lumpur aux grottes de Batu, est celui qui draine le plus de participants.
Si les porteurs de kadavi, hérissés d’épines et entourés de toutes les attentions, constituent le point d’orgue des cortèges, ils ne sont pas les seuls à s’infliger des supplices et à étonner le spectateur occidental. Des hommes au dos percé de lancettes où sont embrochés des fruits entourent les pénitents, tandis que des femmes, étroitement encadrées, portant des jarres de lait, de fleurs ou de fruits, ont souvent les joues épinglées d’impressionnantes aiguilles à crochets. Bref, le Thaipusam, c’est du sanglant, du théâtral, presque du cinéma faisant irruption dans le quotidien.
Ce qui surprend au premier abord, c’est la présence en masse de familles, d’enfants, de grands-parents et surtout de jeunes femmes de la communauté indienne, d’habitude quasi-invisibles dans les rues de Little India. Défilés de saris aux couleurs éclatantes, parures brillantes, contraste raffiné d’une boucle d’oreille dorée sur la peau sombre des jeunes filles, harmonieuses guirlandes de fleurs passées dans les chevelures, où les traces de safran soulignent le port de tête, sourires gratuits, fierté des mères montrant leurs enfants revêtus de leurs plus beaux atours : ce n’est pas seulement dans le spectacle des pénitents que l’oeil se régale, mais aussi parmi le public.

Deuxième constat, malgré le côté multiculturel de Singapour, je me suis souvent retrouvé le seul petit blanc parmi cette foule indienne, quelque peu honteux de ne pas être aussi bien habillé et, surtout, gêné de prendre des photos. Un conseil pour ceux qui seraient tentés par la chasse aux images fortes du Thaipusam : quand cela est possible, demandez poliment la permission de photographier les gens du public, soyez doux, souriant, discret et respectueux, n’allez pas mitrailler les belles jeunes femmes (dommage !), sous peine de vous attirer des regards courroucés.
Enfin, toujours vue du public, d’abord familiale, méditative et bon enfant, la fête a tendance à dégénérer à mesure que la nuit se rapproche, avec l’arrivée de jeunes éméchés et l’accroissement de la fatigue des participants. Rien à voir avec les bagarres de fin de 14 juillet chères aux lascars français, nous sommes ici dans une communauté qui s’auto-contrôle, qui plus est sous l’oeil vigilant des policiers, mais il n’en reste pas moins qu’une certaine électricité devient palpable. Les premiers à en pâtir sont les porteurs de kadavi, parfois bousculés par des gens surexcités, ce qui ne fait qu’augmenter la douloureuse pression des crocs et aiguilles s’enfonçant dans leur peau… Puis, dans cette cité bourdonnante où les riches citoyens se font un point d’honneur de faire vrombir les moteurs de leurs luxueuses voitures, les coups de klaxon irrespectueux des ”kiasu” (“ceux qui ont peur de perdre la face”, en singlish) irrités de devoir laisser passer le défilé montrent les limites de la tolérance de la majorité sinophone. En comparaison de la couverture surabondante jusqu’à la nausée du Nouvel An Chinois, le peu d’échos de cette manifestation dans les principaux médias (en particulier les chaînes télé) égratigne encore un peu plus le modèle de multiculturalisme ”à la singapourienne”.

(Singapour, le 12 février 2006)

Pays : Singapour

Etienne Dessaut