Kali’graffs de Jacqueline Robin Desroches

« À Kaligath, la déesse est partout. Même sur les murs, devenus palimpsestes, lorsqu’en Inde et contre toute attente, l’appropriation graphique de l’espace public ne semble pas relever de pratiques populaires comme on peut le constater ailleurs. 

Mais sur les murs de Kaligath, esquissée, décortiquée, peinte, collée ou faïencée, trône l’imperturbable déesse, majestueuse et terrifiante, comme pour rappeler sans cesse à celui qui la frôle, de la main ou du regard, la saisissante insignifiance de la condition humaine.

C’est qu’ici, à Kaligath, les murs témoignent avec force d’un lien étroit entre le politique et le religieux. Ici, à Kaligath, le sacré embrasse la quotidienneté. Après tout, les déesses et les dieux ne sont-ils pas le reflet des femmes et des hommes ? 

Je ne connaissais ni Kali, ni Jacqueline Robin Desroches. J’ai finalement rencontré l’une à travers l’autre et inversement. Les deux êtres, la déesse et la femme, se dévoilant pas à pas entre les lignes, s’apprivoisant et dialoguant dans un jeu de miroirs jusqu’à confondre leur voix. En les approchant, un chemin s’est ouvert sous mes pieds : quelle étrange et rassurante sensation que de (res)sentir frémir et gronder au fond de soi la puissance du mythe ! La femme sauvage embrassée par la plume de Clarissa Pinkola Estés m’est aussitôt revenue à l’esprit.

Car, que nous dit, au fond, Kali de nous-mêmes ? De quelles forces se fait-elle le relai ? Où vit-elle à l’intérieur de nos corps, charnels ou sociaux ? Que nous conte-t-elle du réel, de ses temporalités et de ses espaces, de ses formes d’organisation, de ses rapports de domination ? De quels mondes se fait-elle médiatrice et incantatoire ?

Le récit de Jacqueline Robin Desroches, enraciné qu’il est dans sa riche, dense et propre expérience de vie, constitue une exploration anthropologique, iconographique et symbolique de l’antre du divin. Il convoque, dans un élan d’érudition sensible et bouillonnant, l’infinie richesse de la tradition orale -comment pourrait-il en être autrement avec Kali ?, pour mettre au jour les résonances et les enjeux du temps présent.

Vous vous en doutez, l’on ne ressort pas indemne d’une telle épopée nourricière.

Bonne lecture à toutes et tous.

Katia Fersing, ethnologue 

Kali’graffs, Jacqueline Robin Desroches, 112 pages, 15€, paru en novembre 2019.