Interview de Hur Jin-ho, cinéaste de notre temps et réalisateur de April Snow

A l’occasion de la sortie de son troisième long métrage, “April Snow”, le réalisateur coréen HUR Jin-ho a l’extrême gentillesse et patience de répondre à nos questions. Réellement fasciné par des histoires d’amour apparemment anodines, il revient longuement sur ses inspirations et motivations à toujours renouveler son envie d’explorer les relations entre les hommes et les femmes.

Comment en êtes-vous venu à la réalisation ?

Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé regarder des films, mais je n’ai jamais été un vrai cinéphile. En entrant à l’Académie Coréenne des Arts du Film (Korean Academy of Film Arts), j’ai commencé par des courts métrages. Dès lors, j’ai commencé à m’intéresser réellement au cinéma et à enchaîner les films en tant qu’assistant réalisateur.

Puis à collaborer aux scénarios de “Single Spark” et “Kilimanjaro” ?

J’ai commencé par rédiger des scénarios avant de m’essayer à la réalisation. Je connaissais bien le réalisateur de “Single Spark” et je suis devenu son assistant sur ce film, une partie de mon travail consistant à collaborer au scénario.
Au cours du tournage, j’ai fait la connaissance du second assistant et futur réalisateur de “Kilimanjaro”, OH Seung-ook. Il a participé par la suite à l’écriture de mon premier long métrage “Christmas in August” et comme échange de bons procédés, je l’ai aidé pour le scénario de “Kilimanjaro”. Le gros de ma participation se réduisait toutefois à de simples discussions pour définir l’histoire et les personnages.

Comment en êtes-vous arrivé à réaliser votre premier court métrage “For Go-chul” (ou “For Ko-chal” selon les retranscriptions) ?

J’ai réalisé ce film en 1993. Il s’agit en fait d’un film réalisé dans le cadre de mes études. Le scénario met en scène un revendeur de voitures d’occasion, qui tombe amoureux d’une femme. A l’époque, le film a plu à beaucoup de personnes, dont le producteur de la société Sidus qui a assuré la production de mes films suivants. Le court métrage a été édité en cassette vidéo, mais en si peu d’exemplaires que, moi-même, je n’ai aucune copie.

C’est grâce au producteur CHA Seung-jae, que vous avez réussi à monter “Christmas in August” ?

Suite à notre premier contact au cours de la diffusion de “For Go-chul”, le producteur de Sidus CHA Seung-jae m’a demandé de le relancer, dès que j’aurai écrit le scénario d’un long métrage. Je me suis donc immédiatement attelé à la tâche avec mon futur assistant réalisateur et de OH Seung-ook. Nous sommes partis de l’idée d’un homme mourant, qui réaliserait lui-même la photo pour le jour de ses obsèques. Il est de tradition en Corée d’exposer une photo entourée de bandes noires du défunt le jour de ses funérailles…L’homme prend donc sa propre photo et c’est ainsi que nous avons décidé d’en faire un photographe.

A la sortie de “Christmas in August”, vous vous étiez dit largement influencé par le cinéaste japonais Yasujiro OZU ?

Juste après avoir terminé ma collaboration sur “Single Spark” en 1996, je suis parti en vacances à Paris. Au cours de mon séjour, il y a eu une rétrospective des films du cinéaste japonais Yasujiro OZU. Je ne connaissais pas du tout ce réalisateur et cela a été une véritable découverte pour moi. J’ai surtout été impressionné par la simplicité de ses histoires du quotidien et par le naturalisme des nombreux petits détails. C’est exactement la conception que je me fais du cinéma. C’est d’ailleurs juste après avoir vu ses films, que j’ai commencé à imaginer l’histoire d’un homme mourant, qui allait donner plus tard “Christmas in August”.

Avez-vous été davantage influencé par ses scénarios ou par la simplicité de sa mise en scène ?

Les deux ! Tout d’abord, j’ai été largement influencé par ces petites histoires apparemment anodines de gens comme vous et moi, dont le banal quotidien peut tout de même nous amener à réfléchir sur la profondeur de la vie et donner un très grand film. Sa mise en scène dépouillée s’adapte parfaitement à son propos pour décrire cette apparente simplicité – donc je dirai que j’ai été influencé par les deux.

On peut donc légitiment s’attendre à ce que l’un de vos prochains films traite d’enfants, vu que les plus belles réussites du cinéma d’OZU donnaient la part belle aux enfants ?!!

(rires). En fait, je dois vous avouer ne pas avoir vu beaucoup de films d’OZU et je n’ai aucune envie de l’imiter sur son terrain. Maintenant, il n’est pas exclu que je mette en scène des enfants le jour où j’épouserai une femme et j’aurai des enfants…

Plus que des simples histoires d’amour, tous vos films se posent en véritables réflexions sur le temps ; le rythme contemplatif tranche sur une certaine notion d’urgence…

En fait, tous mes films ont donné lieu à une histoire d’amour entre un homme et une femme. Pourtant, cela n’était pas intentionnel de ma part de ne réaliser que des mélodrames, et d’aborder toujours le même genre, tant que l’on puisse définir le mélodrame comme un genre à part entière.
Je trouve juste, que l’amour résume merveilleusement la vie en général, que c’est la vie même. En même temps, j’essaie d’éviter les thèmes éculés du genre et je pense réussir à ne pas verser dans de simples histoires “fleur bleue à l’eau de rose”.
Pour moi, le temps est effectivement extrêmement malléable. Un ralentissement peut subitement s’accélérer, une nuit peut devenir le jour, une semaine un mois et un mois se transformer en une année. Ce qui m’intéresse, c’est justement de montrer ce changement, qui se traduit par les sentiments changeants. Pour moi, les sentiments évoluent avec le temps et il m’importe de retenir ce moment précis.

Comme au cours de vos précédents films, le calendrier revêt une certaine importance dans “April Snow”…

Le calendrier au cours de ce film est effectivement hautement symbolique. En général, j’aime placer au sein de mes films des montres, des horloges ou des calendriers, bref, toute preuve tangible du passage du temps.

L’approche de vos histoires d’amour semble évoluer de film en film : un amour naissant dans votre premier, la fin d’une histoire dans votre second et finalement l’infidélité dans votre troisième…

Au départ, les trois films découlent pourtant de choix radicalement différents : dans le premier, j’avais envie de parler d’une personne mourante qui devait refouler ses sentiments amoureux à cause de sa mort prochaine. Le second s’attache plutôt à détailler les changements des sentiments amoureux et le troisième traite davantage de la trahison et de la colère qui mènent à un pardon et de nouveau à de l’amour – ou du moins à son appréhension.

Au cours de la projection de votre second long métrage “One Fine Spring Day” dans le cadre du Festival de San Francisco, vous aviez déclaré : “Ceux plus expérimentés dans l’amour vont davantage s’identifier avec le personnage féminin, alors que les autres plutôt avec le personnage masculin”…

Je me rappelle très bien avoir dit cela, car au cours de la sortie du film en Corée, les avis étaient très partagés. Beaucoup de gens me reprochaient de n’avoir pu saisir le personnage féminin, qu’ils ressentaient comme très méchant; alors que d’autres – au contraire – venaient me féliciter du portrait réaliste de cette même femme. Au cours des conversations, je me suis rendu compte, que des femmes ayant connu différentes histoires cernaient bien mieux le personnage que les jeunes femmes célibataires ou fraîchement engagées. Ces dernières possédaient – pour la plupart – une certaine naïveté à penser que l’amour est éternel ou du moins qu’il n’évolue pas au cours d’une relation.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre court métrage suivant, “Naui sae namjachingu” ?

En fait, j’ai fait deux courts métrages. Le premier, “Alone Together” d’une durée d’environ sept minutes, porte sur un couple en train de se séparer, qui regarde – chacun de son côté – une VHS amateur datant des jours où ils avaient été heureux ensemble. Ce court métrage était une commande de l’Académie Coréenne des Arts et du Film, qui fêtait son vingtième anniversaire ; elle a demandé à 20 différents réalisateurs d’imaginer un scénario ayant pour sujet le chiffre 20.
Le second court métrage avait été commandité par un site Internet. Le titre coréen pourrait se traduire comme “Mon nouveau petit copain”. Egalement d’une durée de sept à huit minutes, il raconte la relation naissante entre une adolescente et un garçon et leurs premiers émois.

Aviez-vous imaginé des fins alternatives à l’actuel dénouement dans “April Snow” ?

A un moment, j’ai pensé faire mourir les personnages principaux dans un nouvel accident de voiture, mais j’ai préféré leur accorder une fin un peu plus optimiste.
En fait, il me tenait vraiment à cœur de ne prendre aucun parti pris, ni pour les uns (les amants accidentés), ni pour les autres (les amants trompés). Je ne voulais pas que l’adultère soit pris comme quelque chose de simplement mauvais, de dégoûtant ou d’écoeurant, mais qu’il y ait également un côté beau et magnifié. Je voulais montrer ces deux aspects. C’est pour cela, que je démarre le film sur la présentation de deux personnages dégoûtés par la découverte de l’adultère de leurs partenaires respectifs ; puis je tenais à les montrer eux-mêmes attirés par l’adultère. Je ne voulais pas prendre position, mais montrer que leur relation pouvait être aussi écoeurante, puisqu’on les voit avoir une relation sexuelle pendant que le mari de la femme décède à l’hôpital.
Néanmoins, j’ai voulu que leur fin paraisse en quelque sorte heureuse – tous deux sont toujours brisés par la rupture de leur précédente relation et fragilisés par les conditions particulières du démarrage de leur relation ; mais je voulais qu’il y ait tout de même un certain optimisme. Du coup, ma présente fin reste assez ouverte, puisque libre à chacun d’imaginer la suite – ils peuvent mourir dans un accident de voiture dans le prochain virage, tout comme finir leurs jours heureux ensemble…

J’ai appris, que vous alliez éditer une version plus longue pour le marché DVD japonais ?

Effectivement, j’ai supervisé le montage d’une nouvelle version de 2h20…

Comment voyez-vous la cinématographie coréenne actuelle ?

La situation actuelle de la cinématographie coréenne est “on-ne-peut-mieux”. Nous sommes en plein boom aussi bien sur le marché local, qu’à l’étranger. Nos films représentent 65% des parts de marché et les spectateurs coréens préfèrent largement les films locaux aux films hollywoodiens. En revanche, il subsiste toujours le même problème concernant les petits films ou les films indépendants ; il est très difficile de les faire connaître. Les spectateurs ont tendance à ne juger les films coréens actuels que sur les seuls critères commerciaux et à faire l’impasse sur des films ou des castings moins connus.
Concernant les accords de libre échange, les américains ont fait pression sur les autorités coréennes pour réduire le temps de présence obligatoire de films coréens de 146 à 73 jours sur les écrans. Actuellement, nous sommes toujours soutenus par de nombreux organismes au service de la Culture et de la Diversification, dont notamment un programme de l’UNESCO auquel tous les pays membres ont adhéré, sauf les Etats-Unis et Israël. Je ne pense donc pas, que ces mesures aient une répercussion sur la cinématographie coréenne dans l’immédiat. En revanche, sur le plus long terme, elles risquent de causer la mort du cinéma coréen, affaibli face aux arrivées de films américains. Je ne dis pas, que les coréens ne devraient aller voir que des films locaux – surtout que de nombreux films américains sont excellents et méritent d’être vus par un plus grand nombre de spectateurs ; mais je crains qu’à terme, ces mesures ne nuisent aux producteurs, acteurs et réalisateurs coréens.
Pour l’instant, nous devons suivre les prochaines évolutions. Le Gouvernement n’a pas encore dit son fin mot et de nombreuses manifestations continuent à réclamer la révision de cette décision.

Propos recueillis au cours du Festival asiatique de Deauville (mars 2006).
Chaleureux remerciements à la traductrice et à Karine Ménard pour avoir permis la réalisation de l’interview.

VOIR AUSSI chronique April Snow

Pays : Corée du Sud

Bastian Meiresonne