Festival Shadows : Lumière sur des cinéastes indépendants chinois

Depuis quelques années, le cinéma chinois s’ouvre aux producteurs occidentaux, fascinés par un box-office en plein boom et des studios dignes des majors hollywoodiennes. Cependant, en marge de ces films, il existe un pan entier de courts et longs métrages, de vidéo d’arts qui dévoilent une Chine en pleine mutation, polysémique, riche de multiples points de vue et loin des préjugés établis en Occident.
L’association Arsinica nous propose de découvrir ces œuvres par l’intermédiaire de son festival Shadows “Lumières sur des cinéastes indépendants”. Déjà présenté à Paris en octobre 2006, ce dernier s’exporte dans notre jolie contrée par l’intermédiaire du festival les Inattendus les 11, 12 et 13 mai 2007.
Cette démarche s’inscrit dans une logique pour l’association les Inattendus. Comme nous l’explique Sébastien Escande, organisateur de l’événement : “deux étudiantes bénévoles, ont développé un lien avec des lieux alternatifs chinois et le festival “Les inattendus” a organisé trois jours de projections à Shanghai, en parallèle, nous avons mis sur notre site Internet, un répertoire des cinéastes indépendants chinois”. Puis lors de diverses rencontres, Sébastien découvre l’existence du festival Shadows : “j’ai assisté aux projections pendant cinq jours à raison de dix heures par jour. On a trouvé que leur ligne éditoriale était vraiment proche de la nôtre”. Les propos engagés et la diversité des genres lui ont donné envie de montrer ces films à Lyon. En effet, on peut dire que ces films s’inscrivent dans la droite lignée du cinéma direct des années 60 qui se caractérise par un désir de capter directement le réel et d’en transmettre la vérité. Il place au centre le rôle de l’auteur. Cette démarche, plus proche de l’écrivain que du metteur en scène, est permise par la démocratisation des caméras DV. Libérés des contraintes d’une grosse équipe, les vidéastes imprègnent leurs films d’un regard personnel envers leur pays en pleine mutation.

La campagne et la Chine.
Un des thèmes majeurs du festival était la campagne chinoise. Les films présentés durant l’inauguration et la clôture, traitaient de ce sujet. Le premier film est un documentaire réalisé par Song Tian, intitulé TIAN-LI. Il évoque les élections dans un petit village chinois. Il faut souligner que ces dernières sont un véritable imbroglio administratif pouvant durer plus d’un mois. On est bien loin de notre suffrage universel.
Le réalisateur pose sa caméra et prend la température de l’épicerie du village, lieu phare où les habitants se retrouvent pour débattre des problèmes politiques entre deux parties de mah-jong. Le second film s’appelle THE BLACK & WHITE MILK COW réalisé par Yang Jin. Ce film de fin d’étude évoque le retour d’un jeune diplômé à la campagne, lieu de décès de son père. Durant ce voyage, la place d’instituteur du village lui sera confiée. A contrecœur, il se décide à prendre cette responsabilité. Il affrontera de nombreuses galères car le village est très pauvre. Les écoliers n’ont ni bureaux, ni chaises.
Le pouvoir en place n’a cure des problèmes de la campagne et de ces habitants. Malgré tout ces derniers, pas dupes, décrivent les dirigeants dans Tian-Li comme : “des aveugles sur des chevaux aveugles”. Cependant, les villageois affrontent le quotidien à leur manière. Ils se sont résignés à la misère et bricolent avec des bouts de ficelle pour s’en sortir.

Les deux réalisateurs filment avec attachement les habitants de ces villages. Une certaine tendresse et nostalgie se dégagent de la mise en scène. Par exemple dans The Black and White Milk Cow, le chef du village, plutôt vieux, incarne ces personnes pourvues de bonnes intentions et de bon sens. Il faut ajouter que dans cette œuvre, ce sont des amateurs qui jouent les différents personnages, sans doute pour mieux coller à la réalité. Dans Tian-Li, on s’attache aux diverses préoccupations des villageois : les ventes de la récolte agricole, le vol de bétail et bien-sûr les questions politiques qui sont au cœur du film. D’ailleurs, certaines de leurs angoisses électorales font écho aux nôtres lors de l’élection présidentielle de 2007 comme la fiabilité du futur candidat, la corruption, … Excepté que le candidat français ne régale pas tout le village quand il gagne. Blague mise à part, il est intéressant de voir la manière dont les habitants prennent part à ces élections, les commentent. Le réalisateur prend le contre-pied des stéréotypes simplistes sur la campagne et sa population. Le lieu et ses habitants sont les éléments centraux de la réalisation. Ici, ce sont les villageois qui dictent le rythme de la mise en scène. Comme dans cette scène où le chef du village ramène une vache au nouvel instituteur. Le réalisateur étire le temps et ne change de plan que lorsque la personne âgée entre et sort du cadre. Cette lenteur s’accorde avec une esthétique du quotidien marqué. On montre chaque petit geste habituel de la vie comme la préparation de la cuisine, les parties de Mah-jong, …
L’amour de la campagne transparaît dans ces deux œuvres. On ressent un certain attachement de la part des metteurs en scènes, notamment dans The Black & White Milk Cow, où chaque paysage de campagne est magnifié, presque onirique. Il arrive qu’elle évoque celle de Georges Rouquier filmé dans Farrebique (1946) et Biquefarre (1983). Néanmoins, on sent un regard empreint de nostalgie car les réalisateurs, le savent bien, nous sommes devant un monde en voie de disparition. Un long plan de The Black & the White Milk Cow est symptomatique de ce constat. Il s’agit d’un long panoramique qui montre la campagne dans son ensemble avant qu’elle ne disparaisse un jour, remplacée par un complexe industriel.


Des propos engagés.
Le festival Shadows se posait bien loin d’une ligne éditoriale de divertissement. Aveu de l’organisatrice de l’événement, Judith Perrin : “une de nos priorités était de trouver des films engagés qui posent un débat…”. Ce choix apparaît notamment dans les programmes de courts métrages. Un des temps forts du festival. La plupart d’entre eux évoquent d’un certain malaise chinois. Malaise par rapport au système et aux conséquences subies par les hommes.
TERRORIST de Li Yifan montre des personnes cagoulées détruisant des maisons délabrées. Ce scénario relate l’intolérable expropriation des habitants chinois pour permettre la construction des zones industrielles. Le parallèle entre dirigeants politiques et terroristes n’a jamais été aussi prégnant. HISTORY OF CHEMISTRY de Lu Chunsheng parle aussi du ravage du développement capitaliste chinois. En effet, des marins tentent d’atteindre la mer mais celle-ci leur est inaccessible – une infrastructure industrielle leur bloque l’accès.
La dégradation du paysage par les usines déstabilise les autochtones et met en évidence les futurs problèmes écologiques. Ces derniers sont également évoqués dans MAGICIAN’S LIES de Sun Xun. Court métrage original où un magicien relate la création du monde peinte sur son corps. Petit bijou d’animation, le film montre bien comment l’homme a dégradé l’environnement et par là même causé sa propre perte. D’ailleurs, les premiers effets sont décrits dans History of Chemistry. Les marins, désappropriés, sont condamnés à errer éternellement dans les champs. Cette errance est stigmatisée dans le court métrage The Magic de Wang Bang. Une femme perd son chat, très attachée à ce dernier, elle ne remarque pas qu’un jeune électricien est fou amoureux d’elle. Les deux personnages, dans l’impossibilité de communiquer, enfermés dans leur solitude, errent dans la moiteur et dans la froideur de l’asphalte. Une lancinante mélodie jouée au violon accentue la lenteur et la longue souffrance causée par leur errance.
Le manque de communication est repris dans le court métrage CHICKEN SPEAK TO DUCK, PIG SPEAK TO DOG de Zhou Tao. Le titre est un proverbe chinois évoquant ce thème. Ce petit film burlesque montre des hommes haut perchés dans les arbres poussant chacun des cris d’animaux différents. Bien sûr, personne ne se comprend et on débouche sur une cacophonie générale.
D’autres réalisateurs utilisent le ton décalé pour faire passer un message. Par exemple dans 4 PIGS, la fable des trois petits cochons est reprise sous la forme d’un clip. Quatre personnes délurées apparaissent à l’écran sur fond de couleurs criardes (jaune et rouge) avec des masques de cochons. Cependant, les paroles de la chanson tranchent radicalement avec l’ambiance. Elle aborde de plein front des problèmes d’ordre mondial tels la dérive sécuritaire et le terrorisme. De plus, un montage rapide d’images violentes s’intercale dans le clip afin d’accentuer le malaise.
Zhou Tao n’est pas le seul à jouer avec les images et les mots. En effet, LADEN’S BODY COULD BE NOTHING BUT A COPY de Huang Weikai raconte l’histoire d’un jeu radiophonique. Très simple. Avec seulement trois mots vous devez imaginer une histoire. La plus originale remporte le prix. Sauf que cette fois-ci, les mots sont “Ben Laden”, “Ukraine” et “femme”. Ce délire radiophonique va se transformer en rumeur puis devenir une information officielle diffusée dans les grands médias. Ce court métrage dénonce le sensationnalisme dont les gens se délectent. Il interpelle sur le fondement et la véracité de l’information. Cette dérive inquiète lorsque des institutions telles que le FBI et les médias se réapproprient la nouvelle sans en vérifier la source.

Les préjugés sur la société chinoise.
Un des buts avoués par les organisateurs du festival était de faire découvrir une autre Chine. Loin des préjugés du “dragon” et des “petits drapeaux rouges”.Un film illustrait bien cette démarche : OUR LOVE de Jiang Zhi.
Il traite d’une banale histoire d’amour à Shenzen entre une femme, Xiang Xiang et un homme, Rao Rao. Le hic de l’histoire c’est que Xiang Xiang est un transsexuel et donc un homme ! A partir de cette trame, le réalisateur nous plonge dans un univers où une marge de la population se travestit. Comme ces personnages, cette œuvre est hybride car elle mélange fiction et documentaire. En effet, des témoignages de vrais transsexuels entrecoupent le récit. Il faut ajouter que les personnages jouent ici, leur propre rôle ce qui apporte un cachet d’authenticité.
Le réalisateur fait preuve d’une véritable sensibilité sans tomber dans un voyeurisme convenu, ni dans le sensationnalisme. Il s’attarde à montrer son lot quotidien de soucis et de problèmes. Par exemple, lorsque Xiang Xiang s’inquiète de la fièvre de son colocataire qui ne peut alors travailler dans le bar de strip-tease.
Ce film a provoqué de vives réactions chez les spectateurs lors du débat en fin de projection, surtout au festival à Paris. En effet, l’organisatrice s’est vivement entretenue avec une personne du public qui lui disait : “la Chine ce n’est pas ça !!! ”. A Lyon, l’assemblée s’est attardée sur l’infrastructure de Shenzhen, ville où prend place l’intrigue. Shenzhen, ancien village de pêcheurs s’est développé rapidement en ville d’affaires où se dressent, maintenant des buildings. Plusieurs spectateurs ont reproché à la citadelle de ne pas faire assez “chinoise”. En effet, cette dernière est moderne et ne comporte pas tous les poncifs de la culture chinoise.
Il est intéressant d’observer la dichotomie qu’il existe entre la vision occidentale de la Chine et la réalité.

Un festival “inattendu” et une édition réussie.
Après trois jours de projections, le festival Shadows constitue une véritable découverte dans le paysage cinématographique. Avec un concept fort et une ambiance conviviale, cette première édition lyonnaise est une réussite. Le choix des lieux de projection étaient en accord avec l’esprit du festival : “L’autre côté du pont”, bar privilégiant le commerce équitable où il fallait être rapide pour trouver une chaise et la salle “L’Elysée”, salle de cinéma indépendante située dans le quartier chinois à la Guillotière. Sébastien Escande, organisateur du festival “les Inattendus”, était satisfait de concilier le contenu des films et le contexte géographique.
Les organisateurs ont été très présents en instaurant un débat après chaque projection et le dernier soir, pour clôturer l’événement, un repas chinois. On attend donc avec impatience la seconde édition pour confirmer cette impression. Cependant, il faudra être patient car il a lieu tous les deux ans…

Julien Clément
Lyon, mai 2007

Pays : Chine

Julien Clément