Le guru du cinéma de l’Inde du Sud

GURU….

Vous l’avez sûrement déjà croisé, de près ou de loin, sur les écrans français : en 2005, Arte diffusait, dans le cadre d’un hommage à Bollywood, son film Dil Se, avec Shah Rukh Khan et Manisha Koirala et Cannes a projeté son dernier film, Guru avec à l’affiche Aishwarya Rai et Abhishek Bachchan. Le maître d’œuvre, c’est Mani Ratnam.

Mani Ratnam n’est pas une icône de Bollywood. Mais Mumbai (Bombay) a dû reconnaître l’importance de son oeuvre et lui faire une place. Originaire de Chennai (Madras), il fait ses études universitaires et commence dans la vie avec un MBA de management. Quelques années plus tard, il se tourne résolument vers sa passion : le cinéma ! Sans préambule (pas d’étude cinématographique ni véritable expérience du terrain mais avec le soutien de son frère producteur et d’un directeur de la photographie renommé) il se lance dans une carrière originale. Son cinéma traverse l’Inde, au sens propre comme au figuré : dans son pays aux diversités tellement marquées, il fait des films dans des régions et des langues différentes, tamoul, telugu, kannada, malayalam, marathi, hindi, et gagne le cœur des Indiens, du Sud au Nord. Pas forcément la popularité : ses films, sensibles, souvent controversés, ne laissent pas indifférent.

Sur la vingtaine de films qu’il a réalisés, quelques temps forts :
Pallavi Anu Pallavi (1983), amour extra-conjugal d’un homme pour une femme plus âgée.
Ragam (1986) ou comment une femme peut être longtemps habitée par un amour malheureux.
Nayakan (1987) un parrain de la mafia.
Anjali (1990), enfant handicapée en quête désespérée d’amour et d’acceptation par les siens.
Roja (1992), amour inattendu d’un mariage arrangé sur fond de terrorisme au Cachemire.
Bombay (1995) où un hindou et une musulmane font le choix de s’aimer malgré leur différence, dans une période marquée par les émeutes et les massacres entre les deux communautés.
Iruvar (1997) amitié et rivalité entre un politicien et un acteur de cinéma : les rapports troubles entre pouvoir et popularité.
Dil Se (1998) terrorisme au féminin comme amour et mort inextricablement liés.
Kannathil Muthamittal (2002) lien de filiation dans l’adoption sur fond d’exode au Sri Lanka.
Aayutha Ezhutu et Yuva (2004) un étudiant, un militant syndical, un gangster : trois destins se croisent, et ça “crash” !
Guru (2007), où en est-on depuis l’Indépendance ? ou l’évolution individualiste de la société indienne.



Dans chaque film, il décortique un à un les nœuds enchevêtrés de la psyché humaine. Esthète de l’âme, il met en scène l’arc-en-ciel des couleurs de l’être : avec lui, pas de héros ou d’anti-héros, pas de bon sirupeux ou de méchant vilain mais le kaléidoscope d’une personnalité. Selon l’histoire du moment, on rencontrera un personnage masculin, jamais très beau, toujours complexe : intellectuel et brillant ou frustre et grossier, violent criminel ou philosophe pacifique, toujours engagé et tourmenté par de fortes idéologies, vibrant de tendresse et d’émotions. On s’identifie. Une femme, timide et douce, ou provocante et brûlante, intelligente, toujours sensuelle et tendre, belle souvent, militante et engagée, amante, épouse et mère, déchirée d’amour. Au feu intérieur. Au grain de folie. On s’identifie. Un enfant, fille souvent, effrontée et malicieuse, adorable et diabolique, à l’émotion aiguë, à la souffrance intolérable, comme en vrai dans l’enfance. Cet enfant-là devient notre enfant.

Avec finesse et sensibilité, Mani Ratnam peint le tableau des relations humaines dans lesquelles évoluent ses personnages, au rythme des saisons de la vie, sans jamais perdre de vue l’appartenance de l’homme à la nature, aux éléments de l’univers qui l’entourent et sa finitude. L’amour. La haine. Amour filial, lien de sang, lien de cœur, héritage d’une histoire de vie. Fraternité, amitié, ressemblances et différences, rivalités et inimitiés. Et dans le couple, l’amour, légitime ou non, partagé ou non, agi ou non, guerre et tourmente ou complétude et quiétude, séparé par toutes les barrières de la société indienne traditionnelle : argent, caste, religion, et le statut de la femme, son droit d’aimer, son cœur à elle.
Il inscrit la relation dans le champ social et politique, il dit son engagement, attaque les extrémismes de sa société, dénonce corruptions et guerres, interroge les systèmes. Plusieurs films ont pour trame de fond la guerre, au Cachemire ou au Sri Lanka, les massacres opposant Hindous et Musulmans, le terrorisme.

Le thème social sert de cadre à la complexité humaine, qui se déploie du personnage vers sa société et vers le monde. Avec une mise en scène qui vous effleure l’âme, une musique qui vous vole le cœur, composée exclusivement depuis 1992 par A.R. Rahman. Lorsque le film se termine, on est plein de sentiments, d’interrogations et souvent un peu sur sa faim… Sans doute parce que de ces émotions-là, nous sommes insatiables mais aussi, celui que les familiers nomment avec respect “Mani Sir” nous oblige à réfléchir et nous laisse le choix de la fin…

Ribault’s Home
mai 2007

Pays : Inde

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