Éclipses japonaises d’Eric Faye est paru aux éditions du Seuil.

Au Japon les « kamikakushi » sont des personnes « cachées par les dieux », « évaporées ». Entre les années 60 et 80 plus d‘une dizaine de Japonais ont été kidnappés, « évaporés » par des Nord-Coréens du régime de Kim Il-sung pour enseigner aux espions nord-coréens l’esprit japonais jusque dans ses plus petits détails. Après une période d’apprentissage de la langue et de la propagande nord-coréennes, chaque kidnappé devient instructeur et s’intègre à la vie nord-coréenne en se mariant de force, en en subissant les privations et les vexations du régime jusqu’au jour où ils sont employés dans des films de propagande dans lesquels ils tiennent leur propre rôle d’étrangers. C’est là qu’on découvre aussi que quelques soldats américains, portés disparus, sont, en fait, des déserteurs ayant refusé de participer à la guerre du Vietnam.

Eric Faye réussit, grâce à une écriture polyphonique, sobre et détaillée, à redonner vie à des faits historiquement prouvés, mais tenus secrets par la chape de plomb du régime ubuesque nord-coréen. En s’attachant au point de vue de plusieurs personnages nord-coréens, japonais ou américains, le lecteur est au plus près de leur quotidien auquel ils doivent s’adapter pour survivre en espérant qu’un jour ils retrouveront leur vie. Puisqu’il s’agit bien de cela, de ces vies totalement carambolées, dénaturées. Malgré la pesanteur du régime, la multiplicité des personnages dans leur survie entraine le récit, le dynamise et crée l’empathie du lecteur que l’histoire (dans les deux sens du terme) interpelle.

Une réussite d’un romancier passionné par le Japon qui avait déjà écrit un roman fantasque bien dans l’esprit japonais : « Nagasaki ». Il avait aussi tenu son journal de voyage (1), lors de son séjour à la Villa Kujoyama qui lui a permis notamment de rencontrer le protagoniste américain (le déserteur marié à une Japonaise en Corée du Nord…) de son futur roman à l’époque et qui est devenu « Éclipses japonaises ».

Camille DOUZELET

(1) « Malgré Fukushima » : journal retraçant son expérience lors de son séjour à la Villa Kujoyama dont il a été lauréat en 2012.

Éclipses japonaises d’Eric Faye, éditions du Seuil, août 2016, 240 pages, 18€.