Photographier au Japon : rencontre avec Brigitte Lemaine et Sylvain Garassus, photographes et réalisateurs

“Comment faire de la photographie au Japon ?”, quatre courts métrages (dont deux des réalisateurs étaient présents) en rapport avec le sujet ont été présentés pendant le festival Cinémas & Cultures d’Asie 2006 pour tenter de répondre à cette question : “Good Morning Yokohama” de Satoshi Ono, “Goutte de Rosée” de Shiro Sano, “La photographe” de Sylvain Garassus, et “Regardez-moi, je vous regarde” de Brigitte Lemaine.

Brigitte Lemaine a réalisé “Regardez-moi, je vous regarde”, documentaire en langue des signes sur la vie du photographe japonais Koji Inoue (1919-1993) devenu sourd à l’âge de 3 ans. La réalisatrice, elle-même élevée en langue des signes, nous raconte : “mon grand-père était sourd, graveur photographe et je me suis toujours intéressée à cet handicap et à la façon de s’exprimer des sourds à travers différents modules artistiques”. Elle a découvert Koji Inoue lors d’une exposition rétrospective de son œuvre à Arles en 1993, trois mois après sa mort. Pour elle, cette rétrospective était “comme un testament parce que ses photos voulaient dire quelque chose en langue des signes”. En effet, l’hommage que constitue ce documentaire est raconté en langue des signes par un comédien sourd Levent Beskades qui signe à l’écran face au spectateur. “Le rapport au corps est très important chez les sourds car ils se situent dans l’espace grâce à celui-ci. Inoue photographie les corps dans l’espace et ce que cela signifie dans la relation aux autres. La langue des signes est une langue spatiale ; tout a un sens, il y a chez les sourds, 30, 40 expressions du visage. D’ailleurs les portraits de Koji Inoue sont très expressifs, il essaye de capter les expressions, ses photos sont très expressionnistes. Koji Inoue photographie les corps dans l’espace par rapport à la langue des signes”. Ainsi, la réalisatrice alterne photographies d’Inoue, images d’archives et plans sur Levent Beskades. Brigitte Lemaine, elle, a commencé par le photo-roman, son propre concept – elle en a créé deux en 1991, présentés dans les FNAC -, s’est tournée vers la vidéo avant de revenir vers la photographie et de s’intéresser à Koji Inoue.
Quand on lui demande les spécificités de Koji Inoue en tant que photographe, la réalisatrice répond : “Koji Inoue est avant tout un photographe de l’attente. Quand on est sourd, on attend beaucoup, on attend la traduction, on est mis après les autres. Koji Inoue photographie comme nul autre l’attente. Sa fille disait qu’il mettait un temps fou pour prendre une photo. Il était le seul photographe japonais à photographier de face, étant sourd, il avait besoin des visages pour comprendre autrui. Il y a le même rapport au corps entre la langue des signes et les idéogrammes japonais. La culture japonaise est une culture sourde”.
Ainsi, Brigitte Lemaine a fait appel à la compositrice japonaise Rika Suzuki qui livre une musique concrète contemporaine pour permettre d’entrer dans le monde des sourds. “Elle a voulu faire vivre les photos avec des bruits naturels car il n’y a pas de silence dans la surdité, des sifflements mais jamais le silence total”.
Les photographies prises par un sourd sont-elles différentes de celles d’un entendant ? interroge Levent Beskades à l’écran. La réalisatrice tente de répondre à cette question en rendant un bel hommage à cet artiste exceptionnel qui abandonne l’ébénisterie pour se passionner pour la photo. En 1945, tous ses négatifs sont détruits dans un bombardement mais il repart à zéro, devient photographe professionnel et ouvre un club photo pour sourds dans les années 50. Il a une reconnaissance tardive grâce à son fils Hakato Inoue qui publie au début des années 80, “Souvenir d’une ville”, recueil de photographies de son père, décrivant le quotidien des Japonais depuis l’entre-deux-guerres.
Le film se termine sur le conseil de Levent Beskades : “Quand on tourne le dos à un sourd, on coupe la communication. Un sourd qui n’est pas regardé n’existe pas. Alors, regardez-moi, je vous regarde et entraidons-nous ! ”.



Sylvain Garassus a réalisé quant à lui, le court métrage “Shashinka, La Photographe (en français)” qui dépeint sous forme de fiction et de roman-photo, les déambulations d’une jeune fille à Tokyo qui a reçu un vieil appareil photo qui appartenait à son grand-père. Elle parcourt la ville avec son appareil, modifiant progressivement son regard sur le monde qui l’entoure. Sa vie prendra alors un autre tournant.
Sylvain Garassus a un rapport amateur avec la photographie, “j’en fais souvent, je m’amuse beaucoup, plus qu’avec la vidéo” dit-il. “La vidéo est un travail pour moi”.
Le court métrage est parsemé de photographies que prend la jeune fille et elles apparaissent dans une moitié de l’écran en noir et blanc après que l’on ait vu la jeune fille les prendre.
“Les photos vues dans le film sont les miennes, ce sont des photos d’un étranger au regard naïf sur certaines choses, invisibles aux yeux des Japonais. Elles racontent beaucoup plus sur mon histoire que sur l’histoire de la jeune fille”.
Lorsqu’on lui demande, le rapport entre la photographie et la vidéo, Sylvain répond : “J’ai voulu rendre la photo indispensable à la compréhension du film en utilisant une méthode très progressive. Je souhaitais raconter l’histoire d’une manière originale en rendant la photo de plus en plus importante au fil des différentes séquences. A la dernière séquence, on ne se concentre que sur elle”.
Cet effet est d’ailleurs très bien rendu et Sylvain arrive magnifiquement à son but en alternant progressivement de nombreuses photographies sur l’écran. Alors pourquoi avoir choisi le Japon en toile de fond ? Cette histoire aurait-elle pu se passer ailleurs ?
“Je trouve l’esthétique japonaise magnifique. Esthétiquement, visuellement, le Japon me stimule plus que la France. A Tokyo, je peux me balader des jours avec mon appareil photo, juste en prenant des photos. En France, ce n’est pas spontané. Peut-être est-ce l’exotisme du Japon ou quelque chose de plus profond qui m’attire. J’aurais pu raconter la même histoire en France mais visuellement, ça m’aurait moins inspiré”. Mais Sylvain reste critique face à son court métrage : “Je montre ma propre vision du Japon, ma propre opinion mais quatre mois après sa réalisation, je trouve dans mon film un point de vue caricatural et étranger sur la société japonaise, même s’il est défendable. La première version de mon film est beaucoup plus longue, dans celle-ci, je n’ai gardé que ce qui était indispensable”. Les photographies qui ponctuent le film constituent le fil de la narration si bien que le spectateur peut se demander si un scénario était écrit au préalable :
“Il n’y a aucun texte écrit. Avec les acteurs, nous discutions avant les prises puis on tournait pendant 20 minutes et je les laissais parler. C’est ensuite au montage que je coupais et que j’essayais d’obtenir un résultat naturel. Tous les acteurs sont des amis, et n’ont aucune expérience – hormis la brève intervention d’une actrice professionnelle. Je souhaitais qu’ils parlent avec leurs mots et leur naturel, je n’ai conservé au montage que les passages significatifs. Au fur et à mesure que le rapport au monde de la jeune fille change, les photos qui deviennent plus importantes jusqu’à obtenir le rôle principal, apparaissent à l’écran en couleurs alors qu’au début, elles étaient en noir et blanc. Peut-être pour accentuer le côté réaliste. Le noir et blanc déforme toujours la réalité alors que les photos en couleurs sont beaucoup plus exigeantes esthétiquement.
Dernier détail : toutes mes photos ont été prises en couleurs mais je les ai transformées en noir et blanc par souci d’uniformisation. Pour moi la couleur apporte plus de réalisme”.

Propos recueillis dans le cadre du 12e Festival Cinémas & Cultures d’Asie.
(Lyon, 2006)

Pays : Japon

Hélène Rappillard