Le Studio Gainax

A Ôsaka, au début des années 80, un petit groupe de fans d’anime, de manga et de science-fiction passe leur temps libre à expérimenter leur passion jusqu’à l’extrême, jusqu’à devenir ce que l’essayiste japonais Nakamori Akio va appeler en 1983 des « Otaku »(1). Dans ce groupe de fanatiques, il y a des noms qui nous parlent aujourd’hui, comme Toshio Okada ou Hideaki Anno.
Dans une période économiquement favorable, ces jeunes gens vont se lancer dans la fabrication de « garage-kits », des maquettes représentant des personnages de séries connus. Aujourd’hui si ce produit est ultra populaire chez tous les fans d’anime, ce n’était pas le cas en 1982 date à laquelle ils fondent leur société (et leur magasin) de « garage-kits » nommée General Products.
En parallèle, ils s’essayent à d’autres domaines, comme celui de la réalisation de courts dessins animés et de films live. Ces films, déjà précurseurs de ce que va faire plus tard la Gainax, sont diffusés dans une des conventions les plus réputées de l’époque : la Daicon.
Ils sont alors repérés par de grands producteurs, et très vite, certains de l’équipe vont prendre part à la réalisation d’un film culte : le long-métrage de Macross.
Etonnée par le succès fulgurant de Nausicaa sorti en salles en 1984, la société Bandai cherche des jeunes animateurs talentueux pour la réalisation d’un long-métrage. La société propose donc au jeunes passionnés un contrat en or pour la réalisation d’un film. Ils fondent alors la Gainax (Gaina signifie « géant » dans le dialecte d’Ôsaka) dans ce but.
On leur accorde le budget énorme de 800 millions de yens (un record pour un film d’animation à l’époque), ils vont faire des repérages à Cap Canaveral pour assister au lancement de la fusée Discovery ; Ryûchi Sakamoto (compositeur des musiques de Furyo et du dernier Empereur) rejoint le projet. Bref, toutes les conditions sont réunies pour faire un grand film : Honneamise no Tsubasa (les ailes d’Honnéamise). Le film raconte l’histoire de Shiro, un jeune homme qui s’engage dans la Royal Space Force, et qui va devenir le premier homme dans l’espace. Cette histoire se déroule dans un monde « parallèle », un monde qui ressemble au notre mais qui ne l’est pas. Film génial, dotée d’une réalisation au-dessus de tout ce qu’on avait pu voir auparavant, est bien reçu par la critique en 1987, l’année de sa sortie, mais le succès en salles n’est pas au rendez-vous.
Mais la Gainax n’a pas joué toutes ses cartes et en 1985, elle fonde un festival destiné à populariser les maquettes : le Wonder Festival.
De même, en 1988, sortent les premières OAV (2) de Top wo Nerae Gunbuster. Dans ce dessin animé, une fille plutôt volontaire, Noriko Takaya décide de suivre les traces de son père décédé qui était le capitaine d’un vaisseau spatial en prenant des cours de pilotage de robots. Nous sommes dans le futur, les extraterrestres ont déclaré la guerre aux humains et personne sur Terre ne se doute de la puissance des agresseurs…
Gunbuster est un succès public fantastique et sera longtemps inscrit dans la catégorie meilleur dessin animé de tous les temps de l’anime grand prix. La série d’OAV fait déjà preuve de partis pris artistiques intéressants comme le dernier épisode réalisé en noir en blanc.
Après ce succès bien mérité, la Gainax s’attaque à sa première série TV : C’est Fushimi no umi no Nadia (Nadia, le secret de l’eau bleue) avec l’aide de la chaîne de télévision publique japonaise NHK. En avril 1990, la diffusion commence et cette série originale, très librement inspirée de 20000 lieux sous les mers de Jules Vernes, est un succès. Là encore le meilleur indice de popularité de la série est l’anime grand prix dans lequel la série gagne la première place l’année suivant le début de la diffusion.
1991 marque une date charnière dans la vie du studio Gainax : les deux OAV de Otaku no Video marque le départ de grands noms du studio comme son président et co-fondateur : Toshio Okada qui réalisera ces OAV comme un hommage à ce qu’ont vécu les membres du studio jusqu’ici. Le dessin animé raconte en fait sans le dire et d’une manière parodique, l’histoire de la Gainax, entrecoupée de fausses interviews d’otaku tous plus bizarres les uns que les autres. Dessin animé « ovni », Otaku no Video est l’expression visuelle de ce qu’est la gainax, ce que confirme Toshio Okada, « ce dessin animé a été créé pour notre plaisir total » (3).
Dès lors, le studio se dirige vers la réalisation de jeux-vidéos : comme princess maker ,Cyber school ou le très joli Alisia Dragoon sur Megadrive.
C’est en 1995 que la Gainax revient au dessin animé avec une série qui deviendra culte : Shin seiki Evangelion, les deux derniers épisodes créent une polémique chez les fans de la série. Alors qu’ils attendaient des réponses à toutes les questions que pose Evangelion, l’exégèse de Hideaki Anno, le réalisateur, est plutôt surprenante : ces deux épisodes (comme toute la série en fait) sont inhabituels : la réalisation penche vers le cinéma expérimental alors que le scénario ne montre plus du tout de cohérence, ce qui de toutes manières n’était pas le but recherché. Scandale chez les fans de la série ! Ces épisodes sont une hérésie au sein de conventions graphiques et scénaristiques bien définis par le genre. Le studio Gainax va donc réaliser 2 films qui sont censés remplacer la fin de la série par un dessin animé plus conventionnel qui fermerait enfin la boucle. Et là surprise, ces deux films sont encore plus expérimentaux que la précédente fin. C’est décidément la preuve que la Gainax est composée d’artistes hors-normes.
En 1998 arrive sur les écrans japonais une nouvelle série du studio : Kareshi Kanojo no jijô (ou Kare Kano). Adaptation d’un shôjo manga de Masami Tsuda, Kare Kano est la première série TV de la Gainax depuis le succès gigantesque d’Evangelion. Dans un genre complètement différent de ce dernier, le génial studio nous propose un dessin animé dont la réalisation est dans la continuité de tout ce qu’il a fait auparavant. Les plans symboliques, les « kanji » (4) qui envahissent l’écran, l’humour particulier en sont des exemples.
De même, si Evangelion était une remise en cause graphique et scénaristique du classique dessin animé de science-fiction, Kare Kano explore cette fois-ci le genre du shôjo manga pour l’adapter façon « Gainax » et ainsi en extraire ce qu’il y a de meilleur.
Le meilleur : c’est par exemple le comique, essentiel dans Kare Kano, habilement desservi par le système du SD, et par des dialogues, qui comme dans toutes les autres œuvres de la Gainax sont toujours justes.
Enfin, en 2000, la Gainax revient aux OAV, avec Furi Kuri. Produite par la Gainax et IG production (Blood, Jin-Roh), cette série d’OAV en 6 épisodes est l’une des plus déjantées de toute l’histoire de l’animation japonaise. Son traitement graphique très particulier (utilisation pertinente de l’infographie et en même temps certaines scènes avec des dessins caricaturaux, simplistes), et sa réalisation qui va à 100 à l’heure en font une véritable bombe visuelle que seule la Gainax pouvait réaliser.
Vivement les prochains ! (5)

Julien Bouvard

(1) Sur les Otaku, nous vous conseillons l’ouvrage d’Etienne Barral « Otaku, les enfants du virtuel », Denoël, 1999.
(2) OAV : « original animation video » : un dessin animé réservé à la vente en vidéo, contrairement aux séries TV et aux longs-métrages (au cinéma).
(3) Voir à ce propos l’interview de Toshio Okada dans Animeland n°30
(4) L’un des trois systèmes d’écriture japonais, les kanji sont les plus difficiles à maîtriser.
(5) comme la série Maho Romatic, dont la diffusion s’est terminée au Japon dernièrement.

Pays : Japon

Julien Bouvard