Le cinéma populaire en Inde

VOYAGE A BOLLYWOOD

Avec près de 900 films par an, l’Inde est le premier producteur mondial. Les grands studios sont installés à Madras, Calcutta et Bombay (que l’on surnomme Bollywood). Les films indiens populaires sont appelés “Masala” (épicé) et comportent toujours un contenu hautement musical et des aspects très manichéens. Qu’il s’agisse d’une légende religieuse ou d’un conte moderne, l’histoire est immédiatement compréhensible par tous, et aborde toujours les mêmes thèmes : l’unité de la famille, le respect de l’amitié et le triomphe de la justice.

En Europe et aux USA, les films sont catalogués par genre : policiers, comédies, drames, … En Inde, il faut qu’un même film contienne tous ces ingrédients. Ils commencent souvent par un drame familial (séparation de deux jumeaux dans “Toofan”, humiliation d’un enfant dans “Ganga Jamunaa Sarswathi”) imbriqué dans une histoire de corruption politique ponctué par de nombreux rebondissements, coups de théâtre et chansons. Même si le cinéma hindi s’est un peu encanaillé, le contenu est toujours prude et les valeurs morales irréprochables (ce parti pris explique aussi, la résistance des Indiens face à l’ogre US. Le cinéma américain étant à leurs yeux trop corrupteur).

Pour sortir un film en Inde, il faut passer devant le “Central Film Censor Board” qui délivre les certificats d’exploitation. 50 recommandations régissent la production. Par exemple, les baisers et la nudité sont interdits. Il faut aussi respecter les pays amis de l’Inde.

On ne plaisante pas avec une industrie qui fait vivre 5 millions de personnes.

UNE AUDIENCE PLANETAIRE

Avec 80 millions de spectateurs par semaine dans 13 000 salles, le cinéma indien est une bonne affaire, en plus il s’exporte bien. Tout le continent asiatique l’apprécie et surtout le Laos, le Cambodge, la Thaïlande et la Malaisie. En Afrique aussi, lors d’un voyage à Tanger il y a quelques années, j’avais pu apprécier l’engouement des autochtones et la remarque qui revenait le plus souvent était : “Les films indiens c’est triste mais on adore ça !”. Le premier film indien à avoir été sous-titré en français/arabe, était “Mangala, Fille des Indes”. Les chansons eurent un tel succès au Maghreb, qu’en 1959, ils enregistrèrent une version “maison”.

A Niamey au Niger, le samedi soir est réservé aux films indiens. A l’heure actuelle, l’industrie cinématographique s’inquiète pourtant de l’ouverture de salles vidéos clandestines qui entraîne une désaffection du public. Mais avec 1 milliard d’habitants le potentiel reste énorme.

SHOW BUSINESS

Les acteurs, actrices de ce pays sont de véritables demi-dieux. Ils n’hésitent pas à entrer en politique et certains briguent des mandats de ministre. N.T. Rama Rao acteur dans plus de 70 films est devenu premier ministre de l’Etat d’Andhra Pradesh et veille aux destinées de 60 millions âmes. La “big star”Amitabh Bachchan voulait aider son pays après l’assassinat d’Indira Gandhi. Il rencontra Rajiv Gandhi. Celui-ci lui demanda de se présenter aux élections. Depuis 1987, il est député et siège au parlement de Delhi.

L’acteur n°1 du pays a dû ralentir ses tournages… 1 film par an au lieu de 10 ou 12! Les indiens partent d’un postulat simple : si les vedettes font des miracles à l’écran, elles doivent être capable de les reproduire dans l’aménagement du pays! Les 30 studios de Bombay marchent à plein régime, offrant au peuple un plaisir bon marché. Les places sont à 25/30 roupies (5/6 francs environ) et les affiches géantes (d’un format standard de 3,5 x 7 mètres, certaines peuvent atteindre 35 mètres) invitent au rêve. Sur certaines le nom des acteurs n’y figure pas… inutile, en Inde, tout le monde connaît Amitabh Bachchan, Hema Malini ou Rajesh Khanna. L’adulation des acteurs est portée à son paroxysme. Certains fans ont érigé des temples pour leurs vedettes préférées, comme l’autorise le culte des divinités locales. Les magazines de cinéma (600 revues en anglais, hindou, tamoul)se font l’écho de ces dieux et déesses de l’écran. Les adresses de Bachchan (quartier de Juhu Beach), Rekha et Shahana Azim (plage de Bandra) sont connues de nombreux fans. Souvent les stars n’ont pas d’agent artistique et c’est la famille qui gère leurs affaires.

DES B.O. A GOGO

Certains compositeurs sont aussi des stars comme Laxmikant et Pyarelal qui ont signé d’énormes succès commerciaux. La musique de film a un tel impact, qu’elle supplante aujourd’hui le folklore et représente à elle seule 80 % du marché du disque, soit un chiffre d’affaires supérieur à 1 milliard de francs. C’est au milieu des années 30 que la société britannique Gramaphone Company of India commercialise des bandes originales de films qui remportent un grand succès. A cette époque, l’inspiration venait des musiques traditionnelles et religieuses. Les compositeurs adaptaient les Ghazals, poèmes lyriques en urdu, les Qawwalis, chants dévotionnels musulmans et d’autres écoles musicales.

Dans les années 40, des poètes reconnus écrivent des chansons pour le cinéma, de grands danseurs enchaînent tournée sur tournée et deviennent d’immenses vedettes. C’est l’âge d’or et les tandems paroliers / musiciens sont la garantie du succès. Toutes les musiques régionales sont représentées et intégrées. Les années 60 marquent une forte occidentalisation et la musique de film devient une entité hybride qui inclut la musique orientale, latino américaine, africaine et même grecque! Les assimilations ne s’arrêtent pas là. Les années 80-90 intègrent et digèrent tous les courants modernes : Pop, Rock, Rap. Dans le film “Ghayal”, la “lambada” sert de thème principal.

Satyajit Ray, le cinéaste Bengali, a vanté les mérites et le génie des arrangeurs indiens. Pour les ballets, le principe est le même. Madonna ou Paula Abdul sont plagiées à la sauce indienne. Certaines prestations frôlent le sublime, d’autres restent en mémoire comme des monuments kitsch.

JOIES ET TRISTESSES EN PLAY-BACK

Le play-back apparaît dans les années 30 et permet aux acteurs et actrices qui ne savent pas chanter de faire carrière. Les titres sont enregistrés en studio et ensuite joués pendant le tournage. La plus grande chanteuse du cinéma hindi s’appelle Lata Mangeshkar et avait commencé comme actrice. Aujourd’hui on lui attribue 25 000 chansons. Considérant son travail comme une pratique religieuse la dame se déchausse avant de rentrer en studio. Elle a instauré un style dans lequel la voix est très haute mais toujours dans le ton! Chez les hommes c’est S.P. Bala Subramaniam qui détient le record. Plus de 10 000 chansons enregistrées en 8 langues. Les indiens le surnomment “Balu” et il travaille dans les studios “Kodambakkan” à Madras. Mais le grand chanteur historique du cinéma indien est Mohammed Rafi. La profondeur de sa voix a charmé des millions de spectateurs.

Il commença sa carrière à la fin des années 40 et pendant quatre décennies sa popularité fut sans égal. Après sa mort en 1980, suivra une période de 10 ans au cours de laquelle on lui cherchera un successeur.

LE BIG BOSS

Le véritable patron sur un film indien – hormis l’investisseur – c’est le directeur musical. Il fait le bon ou le mauvais choix. Si les chansons du film (disponibles en cassettes plusieurs mois à l’avance) sont reprises dans les rues et les échoppes, ce sera un succès. Pour cela, il faut appliquer une règle d’or : des compositions facilement mémorisables et entraînantes. Leur présence doit relancer l’intrigue et marquer une rupture de la réalité, aidée en cela par des scènes de danse. En Inde, le héros chante quand il est triste, enthousiaste, déçu ou amoureux. Soit au minimum 6 chansons par film (le premier film parlant “Alam Ara” sorti en 1931 en contenait 42!).

Quelques cinéastes ont sorti des films sans chanson en prévenant le public sur les affiches… résultat ? Un échec au box office. Cette pratique est liée à l’héritage culturel dans lequel la musique est profondément ancrée. Le réalisateur a peu de liberté de manœuvre. Le seul domaine où la mise en scène est quelquefois sophistiquée, est le ballet. Certains films “Masala” en contiennent qui sont dignes, par leurs fastes, de l’âge d’or d’Hollywood.

100% SINGING 100% DANCING 100% MASALA

Il souffle dans le cinéma indien, un vent de folie et de liberté, unique au monde. Les scènes d’action sont improbables, comiques ou grotesques. Les scénarios sont alambiqués et riches en rebondissements. Le mélodrame est roi et les superbes actrices indiennes pleurent souvent l’amour d’un amant, un fils ou un honneur perdu. Le cinéma masala est révélateur de l’état d’esprit en Inde. Dans ce pays paradoxal et difficile à cerner, ses habitants trouvent au cinéma leur part de rêves et d’évasion. Il est indéniable qu’il sert de soupape de sécurité, d’exutoire aux difficultés de la vie. La grande réussite des indiens est l’utilisation de nos pires clichés cinématographiques par une assimilation toujours actualisée. Ils nous proposent en fait un miroir où se reflètent les rouages de la plus importante industrie de divertissement du siècle… “le cinématographe”.

Par Pascal Surleau

Pays : Inde

Pascal Surleau