Interview de LEE Chang-dong

Vous semblez vous être destiné très jeune à une filière artistique en obtenant votre diplôme de langue et de littérature coréennes à l’université de Kyunbuk dès 1980 ?

Quand je n’étais qu’un jeune enfant, j’étais solitaire. Comme je n’arrivais pas à dialoguer avec les autres, je cherchais un moyen de communiquer et me suis donc mis à écrire. C’est ce qui m’a motivé à devenir écrivain.

Diplomé, vous êtes devenu enseignant. Comment êtes-vous arrivé à la publication de votre premier roman “The Booty” en 1983 ?

Après mon diplôme et mon mariage, j’ai obtenu un poste dans l’enseignement comme professeur dans un lycée. En rentrant chez moi le soir, j’étais toujours fatigué. Ma femme m’a demandé pourquoi je ne deviendrais pas écrivain et elle m’a poussé à écrire. (Rires). Je me sentais alors moi-même comme un étudiant, fatigué de mes journées passées à l’école et obligé de faire mes devoirs une fois rentré. Face à son insistance, j’ai fini par céder et écrire mon premier roman (“The Booty” en anglais).

Comment appréhendiez-vous alors l’écriture à ce moment-là ? Quelles étaient vos sources d’inspiration, comment trouviez-vous les sujets de vos livres et quel style souhaitiez-vous adopter ?

Mes sujets s’inspiraient principalement de l’époque particulière de la fin des années 70 où nous attendions les futurs événements du Printemps de Séoul, c’est-à-dire le renversement de la dictature. Au début des années 80, nous avions l’espoir de voir naître une démocratie, mais la désillusion n’en fut que plus amère après le massacre de Kwangju et l’instauration du régime qui a suivi. C’est donc à cette époque en m’inspirant de ces événements, que j’ai écrit mon premier roman.

La Corée était encore sous un régime dur. Pouviez-vous écrire en toute liberté et vraiment exprimer ce que vous souhaitiez ou deviez-vous faire des concessions ?

Non ! Il était tout à fait impossible de s’exprimer librement et j’ai dû utiliser des allégories et des symboles pour exprimer mes idées.

Votre roman “Nokcheon” édité en France par les Editions du Seuil (2005), aborde plus directement la société coréenne et représente une véritable charge contre les instances en place. Est-ce qu’au moment de l’écriture de ce livre, vous avez su exprimer vos véritables préoccupations ?

En 1992, à l’époque de la sortie de mon livre “Nokcheon” en Corée (Ndtr.: alors édité en cinq volumes dans son pays d’origine), la démocratie avait finalement été mise en place et je pouvais désormais m’exprimer librement. Cependant il persistait un certain mouvement de répression et le thème de mon livre était toujours d’actualité. C’était un sujet qui me tenait particulièrement à cœur que j’ai voulu traiter dans mon histoire.

Plus encore que le pouvoir abusif des instances en place et du climat de délation et de paranoïa à l’intérieur de la société coréenne, vous vous attachez à détailler le manque de communication flagrant entre différents êtres. Dans “Nok-cheon”, le mari n’a plus aucun dialogue avec sa femme, ne sait répondre à ses collègues et supérieurs et n’arrive pas à discuter avec son frère. Dans “Eclat dans le ciel”, l’interrogatoire est à sens unique et repose finalement sur l’insuccès de communication entre deux femmes. Dans tous vos films, les personnages n’arrivent pas à exprimer leurs sentiments (souvent amoureux). Seuls les deux personnages handicapés d'”Oasis” peuvent pleinement vivre leur histoire d’amour malgré leurs handicaps respectifs !!!

Le problème de la communication m’importe effectivement beaucoup. Dans la société coréenne, nous avons finalement beaucoup de mal à communiquer entre nous.
C’est surtout à travers l’amour, que je cherche à exprimer cette incapacité à communiquer entre nous. Les coréens ont un problème fondamental à se dire les choses en face, se méprennent ou perçoivent les choses différemment de leur sens premier ou de ce qu’ils ont voulu dire.

Comment percevez-vous alors les problèmes de communication entre différentes nations, comme par exemple d’avoir recours à un traducteur pour promouvoir vos films à l’étranger ?

Depuis mon plus jeune âge, je me suis accroché à la solitude, ce qui m’a poussé à écrire. Je me suis donc emparé de la littérature pour en faire un moyen de communication. A travers mon écriture, je me suis aperçu que je savais communiquer avec les gens ; tout comme le cinéma, qui m’a permis de toucher une audience plus importante encore (Ndtr.: les livres ne se vendent qu’en faible quantité de plusieurs milliers d’unités en Corée, alors que les films de LEE atteignaient plusieurs centaines de milliers de spectateurs). Malgré tout, je me pose la question, si – par le biais du cinéma – j’arrive véritablement à communiquer avec mon public.

Pourquoi ces doutes ?

Le cinéma est un très bon moyen de communiquer avec son audience et de capter l’attention d’un certain public pendant au moins deux heures. Mais en cours du film – ou au plus tard en fin de projection – le public quitte la salle… et oublie tout. J’aimerais pouvoir trouver le moyen de communiquer avec le for intérieur de mes spectateurs, que mes films leur parlent vraiment pour qu’ils gardent une trace à tout jamais de ce qu’ils ont vu et de ce que j’ai voulu leur communiquer.

Pensez-vous adapter un jour l’une de vos nouvelles au cinéma ?

Non ! Je pense que mes romans et mes films sont véritablement deux éléments bien distincts et je ne pense pas adapter un jour l’un de mes romans au cinéma. C’est un travail terminé et bien à part ; j’aurai l’impression sinon d’avoir fait deux fois le même travail.

En 1996, vous réalisez votre premier long-métrage “Green Fish”, un film caractéristique du genre gangsters, mais où se dessinent déjà beaucoup de vos thèmes de prédilection, tels que les conflits à l’intérieur d’une cellule familiale et le handicap d’un membre de la famille.

Après l’écriture de mes romans et ma collaboration à des scénarios (Ndtr.: “To the starry island” et “A single spark” pour le compte du réalisateur PARK Kwang-su), j’ai rédigé l’histoire de mon premier film, “Green Fish”. Pour gagner la confiance des spectateurs, j’ai préféré m’intéresser au film classique des gangsters. Le résultat final n’était pas pour autant un film de genre et les critiques et les spectateurs qui sont allés voir mon film ont été très surpris de ce que j’avais réalisé. Malgré tout, le film a été un succès.

“Peppermint Candy” marque un énorme pas en avant, aussi bien par l’ambition du projet – l’un des premiers à s’attaquer ouvertement à l’Histoire de la Corée – que par sa mise en scène basée sur une construction narrative peu aisée au premier abord.

C’est un film à rebours du temps. Avant le tournage, je me suis posé beaucoup de questions quant au rendu de ce particulier procédé, mais j’avais confiance en ma vision. Techniquement, cela n’était finalement pas très difficile; c’était beaucoup plus dur au niveau du travail avec les acteurs. Le tournage était difficile, sachant qu’au fur et à mesure, les acteurs devaient rajeunir, au lieu de vieillir. Les acteurs principaux SEOL Gyeong-gu et MOON So-ri se demandaient comment c’était possible.

“Oasis” est un autre défi, puisque vous vous attaquez au délicat sujet de l’handicap à l’intérieur de la société coréenne…

J’ai plutôt voulu réaliser un sujet sur la communication au sein de la famille, entre les handicapés et les gens dits “normaux”, l’aliéné et le non-aliéné.
Pour moi, le plus important est la communication entre la réalité et le cinéma. Entre le fantasme et la réalité.

Avec le recul, vous voyez-vous plutôt comme un écrivain ou comme un réalisateur ?

Pour moi, il n’y a pas de réelle différence entre le fait d’écrire et de mettre en scène. La seule différence réside dans l’utilisation d’un outil différent (le stylo pour l’un, la caméra pour l’autre).

En février 2003, vous avez été nommé Ministre de la Culture de la Corée du Sud à un moment très, très difficile, puisque vous aviez fort à faire face à la levée des quotas sur les films américains. Quel est votre bilan de cette expérience ?

Je suis sincèrement soulagé d’en avoir terminé. Quand j’ai été nommé au poste du Ministre de la Culture, j’avais l’impression d’avoir à retourner à l’armée. Vous savez, en Corée le service militaire est obligatoire pour tous les garçons. Or, ce n’est vraiment pas dans ma nature !

Quels sont vos projets pour l’avenir ? Travaillez-vous toujours sur votre projet intitulé “The Secret Sunshine” ?

Je n’ai pas encore fini l’écriture de mon nouveau scénario. Donc je n’ai pas encore décidé si j’allais l’appeler “Secret Sunshine” ou “Secret Moonlight”…(Rires).

Entretien réalisé le 26 octobre 2005 à Lyon par Bastian Meiresonne.
De chaleureux remerciements à l’intention de Mme Coppola pour sa gentillesse et ses précieuses traductions.
L’entrevue a été rendue possible grâce à Mme Ghislain des Editions du Seuil, au Centre Culturel Coréen de Paris et aux responsables de l’Institut Lumière. Un grand merci à leur attention !!!

Pays : Corée du Sud

Bastian Meiresonne