Interview d’Antoine Coppola : le cinéma sud-coréen

Après sa passionnante interview sur le cinéma nord-coréen, Antoine Coppola nous livre ses réflexions tout aussi passionnantes sur le cinéma sud-coréen.

Quelles sont selon vous les raisons du spectaculaire succès du cinéma sud-coréen depuis une dizaine d’années ?
Il faut tout d’abord relativiser : le succès du cinéma sud-coréen n’est pas si important que ça. Certes c’est un cinéma à la mode, mais j’étais en Corée du Sud le mois dernier, et on parlait plutôt de crise du cinéma… L’une des principales raisons de ce succès est le très fort développement économique du pays, qui autorise de gros budgets, de vrais distributeurs, et une diffusion internationale. Ils ont abandonné l’idée que le cinéma coréen ne pouvait être compris que par le public coréen, et se sont tournés vers l’international. Ils ont aussi su profiter du contexte de la crise du cinéma à Hong Kong, qui a laissé un vide au niveau des films commerciaux, vide que les Coréens étaient les plus aptes à combler. Il y a aussi des raisons liées à leurs capacités créatrices. Les jeunes générations sont très cinéphiles, dotées d’une grande technicité, souvent formées dans les écoles américaines. De plus le cinéma est aujourd’hui un moyen de faire carrière, de se valoriser socialement, ce qui n’était pas le cas jusqu’aux années 1970. Le contrecoup de cette approche du cinéma est qu’elle privilégie le modèle commercial, de l’argent vite gagné. Les locomotives suivent cette logique, mais derrière, un vrai cinéma indépendant se met en place. Finalement, le succès du cinéma sud-coréen aujourd’hui ne sera pas celui de demain. Ce dernier devrait être plus diversifié, plus intéressant, d’un point de vue européen en tout cas.

Pensez-vous que le cinéma de Corée du Sud est assez fort pour éviter une récupération par Hollywood, que ce soit via des remakes ou par une fuite de ses talents vers les Etats-Unis, comme ça a été le cas pour Hong Kong par exemple ?
Je pense qu’il y a un certain nombre de réalisateurs coréens qui en rêvent ! Ceci dit, l’exemple des réalisateurs hongkongais donne à réfléchir. John Woo a longtemps connu des difficultés, Tsui Hark a échoué, puisqu’il est rentré à HK. Certains réalisateurs coréens ont tenté leur chance à Hollywood. Lee Myung-se, réalisateur de “Nowhere to hide”, y est parti pendant deux ans pour développer un projet qui n’a pas abouti. Il est ensuite rentré en Corée, où il a réalisé “Duelist”. Il y a donc eu des tentatives, mais sans succès jusqu’à présent. On constate par contre un autre phénomène, lié à la forte communauté coréenne aux USA : ils sont près de 6 millions, et on a d’ailleurs coutume de dire que Los Angeles est la troisième ville coréenne du monde ! Beaucoup de coréano-américains, souvent des émigrés de deuxième génération, rentrent en Corée pour devenir producteurs, avec des projets souvent mixtes. Il existe des réalisateurs qui ont déjà réalisé des films aux Etats-Unis, sur la communauté coréenne. Mis à part ce thème, leurs films sont très américanisés, dans le style, la forme, la façon de raconter l’histoire, puisque leurs auteurs sont eux-même à moitié américains. Il y a donc des chances que dans les années à venir, on puisse avoir, comme on a eu des films italo-américains, une vague de films coréano-américains assez intéressante. Le dernier festival de Pusan a programmé trois films de cette catégorie, dont un est d’ailleurs sorti récemment en France : “Never Forever” de Gina Kim, qui est tourné aux Etats-Unis, avec des acteurs coréens et américains.

Pour terminer, si vous ne deviez recommander qu’un seul film parmi la sélection coréenne de l’édition 2007 du festival Cinémas et Cultures d’Asie… ?
“Entre chien et loup” de Jeon Soo-il, dont c’est d’ailleurs le deuxième film projeté à Lyon après “Mise à nu”. Son dernier film “With the girl of black soil” a été montré cette année à Venise. C’est une œuvre radicale au niveau esthétique, très dure… “Entre chien et loup” est également un film particulièrement intéressant. Soo-il est un véritable artiste, avec un projet d’auteur qu’il développe dans chacun de ses films, ce qui est très rare en Corée : ce n’est pas comme en France où il y a le CNC. Là bas, tout est commercial, et si un auteur ne fait pas d’entrées, il n’est plus financé. Ses films ont une thématique assez compliquée. Ils sont le miroir de sa personnalité, de ses obsessions, ses fantasmes, ses blessures. Il retranscrit souvent ces éléments via des paysages, montrés en plan large, à l’intérieur desquels les personnages sont tout petits. Il réalise d’ailleurs un gros travail de recherche pour trouver le paysage adapté. Pour “Entre chien et loup” il a passé des mois en repérage dans la montagne pour trouver le bon endroit, la bonne heure, pour filmer le bon endroit avec la bonne lumière, …

novembre 2007
(Propos recueillis à l’occasion de l’édition 2007 du festival Cinémas et Cultures d’Asie à Lyon)

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Pays : Corée du Sud

Benjamin Leroy