Entretien avec Leon Desclozeaux

Léon Desclozeaux connaît et aime profondément le Bangladesh et les bengalis (il a déjà produit plusieurs documentaires sur ce pays).
“Chittagong dernière escale” (2001, 1h20) est une excellente occasion pour lui de nous faire découvrir ce pays. Sur fond de paysages vert vif, de costumes flamboyants, de bateaux rouillés et de pluies de moussons, il nous fait partager l’histoire croisée d’une jeune veuve séduisante de retour dans son village (Suchona), de Moti son fils curieux de tout (Billal Mia), et de Paul, capitaine de marine venu échouer son bateau (Julien Maurel).
Nous l’avons rencontré lors de l’avant première du film au 7e Festival Cinémas & Cultures d’Asie. Apparemment, tourner au Bangladesh n’est pas chose facile. Nous ne reprendrons pas ici les nombreuses péripéties qui vont des réclamations jamais satisfaites du fonctionnaire autorisant les prises de vues, en passant par les 400 figurants à nourrir et à loger sur un bateau lorsque les scènes étaient à reprendre d’un jour à l’autre, jusqu’au besoin d’acheter du riz pour les villageois lorsque la mousson, pourtant attendue, faisait monter l’eau à un niveau critique. Nous allons plutôt vous faire partager les impressions de Léon sur Moti, Suchona et le Capitaine dont les destins ont été transformés par ce film. Ecoutons le :

Moti. Pour le rôle de Moti, au casting, les bengalis ne nous présentaient que des petits gros, des fils de riches. Ça ne me plaisait pas. Avec le chef opérateur, nous sommes allés dans un parc. Je lui ai proposé d’acheter une cigarette. Moti était là et vendait des cigarettes, il avait un regard extraordinaire. Les autorités ne voulaient pas que l’on fasse le film avec lui (il était pauvre et d’une caste jugée inférieure) ; ils nous ont mis des bâtons dans les roues en prétextant par exemple que “sa mère ne sait pas écrire, et donc qu’elle ne peut signer les autorisations”. C’est une ONG hollandaise qui est intervenue auprès de l’administration. Maintenant cette ONG s’occupe de la scolarité de Moti. Il va à l’école le matin et vend des cigarettes l’après-midi pour aider sa mère. Aujourd’hui, mes contacts avec Moti ne sont qu’épisodiques, car il habite dans un bidonville. Mais j’espère et je pense qu’il va toujours à l’école.

Suchona. Suchona savait que les conséquences de ce film, la mettant en scène comme une musulmane éprise d’un étranger, allaient être lourdes. Mais elle voulait tout de même faire le film, malgré les fortes pressions de sa famille. L’avantage de cette actrice est qu’elle savait ce dont on parlait : elle est bengalie et musulmane. Depuis, elle a été obligée de quitter son pays. Elle vit maintenant en Italie et est hôtesse de l’air. On se voit régulièrement quand elle passe sur Paris.

Le Capitaine. Pour moi le personnage du Capitaine est un anti-héros. A chaque fois qu’il essaie de faire quelque chose, ça casse. Par exemple, lorsqu’il répare la pompe à eau dans le village, quelques scènes après, ce sont les inondations qui arrivent. De même, sur le bateau, lorsqu’on l’appelle pour accoucher la jeune veuve, car un officier de marine sait accoucher les femmes, et bien l’enfant est mort-né. Il est amoureux de la jeune femme, et tout ce qu’il parvient à faire c’est que le village répudie cette femme et l’oblige à quitter son village (comme Suchona qui a dû quitter son pays, ndlr). Pour moi, il ne prend pas le temps d’écouter, c’est un peu le symbole de notre civilisation, qui croit tout connaître, mais qui ne fait pas attention à ce qui se passe autour d’elle.

Contrairement à la façon dont beaucoup perçoivent le film, il s’agit bien là d’une fiction et non d’un documentaire. Tous les personnages du film sont des acteurs ou des figurants, la maison du village est reconstituée, de même que l’hôpital dans lequel ils vont lorsqu’ils arrivent dans la grande ville. Il est vrai que Léon Desclozeaux a une grande expérience de documentariste. D’ailleurs, son projet en cours est précisément le tournage d’un documentaire, en Chine cette fois, sur la mafia.

Pays : France

Othman Joumady