Cheng Yu-chieh

ASIE NEWS : Tu parlais tout à l’heure du fait que tu trouvais Taiwan et la France assez semblables…
Le public en France peut comprendre un film taiwanais et je pense que c’est parce que les pays sont proches. Il y a beaucoup de lieux ou de choses similaires entre la France et Taiwan, comme par exemple l’équipe des festivals de cinéma, et le public, et l’atmosphère, ce sont les mêmes, même si je ne comprends pas votre langue, l’atmosphère est la même qu’à Taiwan, donc je me sens chez moi.
C’est aussi pour ça que j’aime ce festival, parce qu’il est très humain : il ne s’agit pas uniquement de montrer des films, mais aussi de rencontrer des gens, de discuter, de sympathiser…

Quelles sont les différences, par rapport au Japon par exemple ?
Oh, c’est totalement différent, parce qu’au Japon, ils règlent toujours tous les détails, au moins 3 fois, la veille ou deux jours avant ; j’avais toujours un planning du lendemain ou des deux prochains jours, et ils organisaient tout. Ça a du bon : la qualité est toujours assurée. Au Japon, tout est très sérieux, mais d’un autre côté, j’étais plutôt nerveux ! C’est peut-être mieux pour le public, parce qu’il peut profiter d’une excellente organisation, mais pour l’équipe et les réalisateurs, c’est un peu comme si tu étais en train de travailler.

C’est moins passionné ?
Je pense qu’ils sont passionnés, mais ils ne travaillent pas du fait de leur passion, ils travaillent parce qu’ils sont professionnels. Cette passion n’apparaît pas autant qu’ici. Ici, je peux la sentir, parce que si tu es content tu ris, si tu es énervé, tu cries, si tu es triste, tu pleures… je n’ai pas besoin de deviner si tu es heureux ou pas.

Et à propos de ta rencontre avec Rina Naganuma (réalisatrice invitée avec son très surprenant “A devoted garden”) ?
Elle a une très belle personnalité, elle est si jeune, seulement 21 ans. A cet âge, je n’avais même pas fait un film ! J’y pensais seulement. A 21 ans, elle a déjà réalisé 7 films, et elle est allée dans aucune école, elle ne voulait même pas aller au Collège. Elle sait ce qu’elle veut faire et elle obéit à ses rêves. Ce n’est pas très facile aujourd’hui. Moi, j’ai passé 20 ans et ensuite j’ai commencé à le faire, elle, elle a commencé à 16. Elle sait aussi qu’elle a toujours eu des gens biens, des amis autour d’elle pour la soutenir. Elle est très chanceuse car ce n’est pas facile pour une fille de 21 ans. Parce que d’habitude, les filles de 21 ans au Japon, se maquillent comme dans les magazines, font du shopping chez Chanel ou chez Prada, ou des choses comme ça, et parfois on a l’impression qu’elles ne réfléchissent pas beaucoup sur leur propre vie. Mais Rina est très différente, et je l’apprécie beaucoup. Son film est plus original, dans son idée, son concept que le mien. Ce n’est pas aisé, pour quelqu’un comme moi, parce que j’obéis au script, au storyboard, je planifie tout. Mais elle, elle obéit simplement à ses impulsions, et filme tout simplement l’image qui lui vient à l’esprit : cela nécessite du talent, et je sais que dans un sens, je manque de ce type de talent ; j’ai peut-être une autre forme de talent, comme organiser l’équipe, observer des actes ou des émotions.

Et que peux-tu dire des films que tu as vu ici au festival ?
Le jour où je suis arrivé, je suis devenu membre du jury pour la compétition du meilleur film court asiatique, et j’ai été très surpris par la qualité de l’ensemble. Même si certains manquaient encore de maturité, d’autres avaient de très beaux concepts, comme “Colorblind”.

C’est ton film préféré ?
Oui, oui. “In the Eye” était aussi mâture, avec un vrai langage filmique : peut-être que c’est ce que nous devons apprendre, parce que nous manquons toujours de cette sorte de… je ne sais pas : quand j’ai vu ça, j’étais tellement intéressé, j’ai découvert des mondes que je ne connaissais pas.

On pourrait parler de ton film…
C’est mon second film. Pour le premier, “Babyface”, j’ai juste exprimé ce que j’avais mis dans le script, pour “Summer, dream” ce fut différent. Entre temps, j’ai appris beaucoup sur le cinéma, et “Summer, dream” est le film où j’ai mis tout ce que “j’avais”.

C’est un film très personnel, plus que le premier ?
Le premier est un film personnel, mais le deuxième est comme si je voulais me prouver à moi-même que je pouvais le faire, que je pouvais faire un vrai film : je n’ai pas à en être honteux quand je le montre au public et je voudrais que le public l’apprécie très simplement. Le public n’a pas besoin de connaître Taiwan ou le cinéma d’auteur, … il est compréhensible par tous.

Même si on ne connaît pas vraiment la culture, on peut apprécier le film…
Oui, c’est le point principal. L’élément le plus basique entre les êtres humains est l’émotion : l’amour, la haine, la colère, le désir… ces sentiments sont les mêmes, mais on les exprime différemment, et c’est ce qui fait la différence entre les cultures.
Je souhaite simplement que le spectateur ressente les mêmes émotions que j’ai ressenties, à propos des Tien Ton [les ballons lumineux qui portent au ciel les vœux des personnes]. Je les ai vus pour la première fois, il y a à peu près 5 ans, j’étais en première année au Collège, j’ai pensé que c’était un cadeau de la terre, de la mère nature, Taiwan. C’était tellement beau. Je voulais que le public dans le monde puisse en profiter, je l’ai donc mis dans le film. Les très belles choses sont universelles, bien au dessus des cultures et des nationalités.

Autre point que j’ai trouvé très émouvant dans ton film, c’est la différence entre la culture de la grand-mère et celles du jeune homme et de l’enseignante, le fait que la grand-mère ne sache pas lire ni écrire… est-ce que c’est quelque chose que tu connais dans ta famille ?
C’est assez courant dans la société taiwanaise, parce que les personnes âgées ont grandi pendant la colonisation japonaise. Certaines personnes âgées se voient comme des Japonais, c’est assez rare, mais ça arrive. Je ne voulais pas insister là-dessus, parce que pour ma génération, c’est simplement une réalité. Dans ma famille, ma grand-mère n’écrit pas très bien les caractères chinois. Certains, comme moi, ne parlent pas très bien notre langue natale, le taiwanais, nous parlons mandarin. Et je crois que cela constitue un important conflit de générations entre ma grand-mère et moi, comme pour toute une génération. Ma génération a grandi dans la culture occidentale, avec des valeurs occidentales (notre éducation, les films que nous voyons, les livres qu’on lit, la musique qu’on écoute, la façon dont on tombe amoureux…), c’est de plus en plus américanisé, mais ce n’est exactement pareil, il y a quelques fondamentaux qui sont différents par rapport au vrai monde occidental.

Mais cela crée une différence par rapport aux anciennes générations…
Dans mon film, j’ai laissé la raison venir à la famille, entrer dans le foyer : la raison est la fille. Je l’ai placée comme un symbole de la culture occidentale, mais j’ai tenu à ancrer l’histoire dans la vie quotidienne. Je pensais beaucoup à ce conflit de générations quand j’ai écrit le scénario, et parfois je me sentais déprimé parce que je supposais que ma génération avait perdu sa propre culture.

Tu veux dire qu’il faut construire sa propre culture ?
Non, je pense que cette soi-disant culture, c’est juste un concept. Si on regarde notre vie, la culture se trouve dans notre famille, chez nos parents ou nos grands-parents, inutile de visiter une bibliothèque, de lire de la poésie chinoise ou de me rendre au musée… pour mieux la connaître.
La terre n’est pas le village global que l’on veut nous faire croire : nous sommes tous différents de par notre génération, notre culture ou notre sexualité, et la meilleure façon d’éviter de heurter une sensibilité, c’est de communiquer, d’essayer de comprendre ; je sais que je ne le peux pas toujours, mais j’essaie.

Que veux-tu ajouter pour conclure ?
Passer du temps en France a été une expérience complètement nouvelle pour moi, parce que je ne connaissais le pays que par le cinéma : le décor et la route sont vraiment aussi beaux que dans les films ! Et les Français sont aussi gentils que dans les films !
Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est qu’en France, vous puissiez voir autant de films de genre et de nationalité différents. A Taiwan, nous voyons très peu de films étrangers, même provenant d’Asie hormis les films commerciaux.

Pays : Taiwan

Anne-Laure Brion