Cai Shangjun, réalisateur sans langue de bois

Cas fréquent dans les familles paysannes en Chine, le père part travailler en ville, laissant la mère et le fils à la campagne. Cinq années passent, la mère meurt, le père ne revient toujours pas. Le fils grandit, seul. Un jour, le père réapparaît. Il n’est pas devenu riche et il ne rentre que pour se remarier avec une autre femme.
En apparence, le fils nie l’existence du père, parce qu’il les a abandonnés sa mère et lui. Au moment du décès de sa mère, il a même éliminé son père du livret de famille affirmant qu’il est mort sur un chantier.
Le père a essayé en ville tous les métiers possibles, mais il a perdu toutes ses économies en essayant de lancer sa propre entreprise, ne lui reste plus qu’un corps malade.
Un mur s’installe entre eux. Mais pour gagner leur vie, ils partent sur les routes comme saisonniers à bord d’une moissonneuse rouge. Les conflits se déroulent de façon continue entre les deux hommes. Pris entre la nécessité de se faire respecter et la culpabilité de ne pas avoir été présent lorsqu’il le fallait, le père fait tout pour qu’ils se réconcilient. Il va jusqu’à payer une ancienne call girl, uniquement pour plaire à son fils. Mais ses efforts ne font qu’envenimer leur relation.

Les deux jeunes acteurs, Lu Yulai et Huanglu (la jeune fille) ont commencé très tôt la préparation de leur rôle, justement parce qu’ils savaient que l’expérience à la campagne leur manquait. Ils ont appris à ramasser le blé, parler le dialecte, et être bronzés comme de vrais paysans.
Yao Anlian, l’acteur qui joue le père a une cinématographie presque 100% citadine, il est originaire de Shanghai (En Chine, les Shanghaiens ont une image de citadins apaisés. Demander à un Shanghaien de jouer le rôle d’un paysan du nord ressemblerait en France à faire jouer un Chti par un Marseillais). J’admets avoir pris beaucoup de risques dans ce choix. Or, il n’y a pas beaucoup d’acteurs dans la tranche d’âge de mon personnage qui corresponde à mes critères : être grand, mince, avec un ton de voix assez ferme. J’ai regardé plusieurs fois sa prestation dans Shanghai Dreams (Prix du Jury du Festival de Cannes 2005), et j’ai décidé de parier sur lui. Heureusement je n’ai pas vu les nombreuses séries télévisées dans lesquelles il joue des rôles d’officiers de Tchang Kaï-chek, sans lien avec ce rôle-ci.
En fait, le père que j’imaginais devait être beaucoup plus voyou. Il fait tout par survivre en ville. Il n’est pas retourné chez lui pendant cinq ans, parce qu’il a perdu tout son argent, mais aussi parce que parfois, il préfère oublier qu’il a une famille à la campagne, il a tourné le dos à ses responsabilités. Par rapport à ce père que j’ai imaginé, Yao Anlian est peut-être un peu trop gentil.

On est impressionné par les plans cadrés sur les immenses champs de blé. Votre caméraman coréen Li Chengyu fait exploser la beauté de la nature.
En fait la recherche esthétique n’était pas ma priorité dans ce film. Ce n’est pas mon style. J’ai choisi ce caméraman parce qu’il est très professionnel.
En parlant des ces immenses champs, j’ai beaucoup d’histoires à vous raconter. En fait, le début du tournage était fixé en juin, car c’est le moment où on commence à faucher le blé. On avait prévu de suivre le parcours des faucheurs pour le film. Mais je n’étais pas encore satisfait du scénario à ce moment-là, et nous avons continué d’y travailler. Le scénario enfin prêt, on était déjà en août ! J’ai été très stressé et ai passé des coups de téléphone partout. J’ai été jusqu’à téléphoner à l’Académie de Recherche Agricole pour leur demander où je pouvais encore trouver des champs de blé non fauchés au mois d’août. On m’a dit qu’il en restait au Gansu, juste à l’endroit où il y a plus de 20 ans Zhang Yimou a tourné le film Terre Jaune (1984). Quand nous sommes arrivés, j’étais vraiment très content. Le lieu est naturellement beau. 3 hectares de champs, et toute liberté pour faire ce qu’on voulait. Mais le temps pressait, car à cet endroit les premières gelées arrivent à tout moment.

Dans le film, après le moment de réconciliation, le père et le fils ont acheté de nouvelles chaussures, et ont laissé leurs veilles chaussures bien rangées sur la route. Qu’est-ce que cela signifie ?
Ce n’est pas par hasard. En 1994, quand j’ai fait des études à Berlin, j’ai trouvé un coffret Terre Jaune. Zhang Yimou raconte qu’à la fin du tournage, ses chaussures étaient usées. Il en a acheté une nouvelle paire. Juste avant de retourner en ville, il a mis ses nouvelles chaussures et a laissé les veilles bien rangées sur la route, en leur disant qu’elles avaient bien travaillé. Il les a laissées là comme un rituel pour signifier la fin d’une période. Cela m’a marqué. J’ai donc décidé d’ajouter cette scène dans le film. Une façon de saluer Zhang Yimou !

Il y a une petite scène qui m’a fait rire au début du film, dans laquelle un policier local d’un petit village du Nord Ouest de la Chine parle le pékinois pur à 100%…
(Rires) C’est vrai. En fait ce n’est pas vraiment un acteur. Il travaille pour la production. C’est la scène pour laquelle on a fait le plus de prises, neuf en tout. Nous en avions assez à la fin. Mais en dehors de l’accent, il a bien joué ce policier, non ? Parfois, je n’ai pas les moyens d’être perfectionniste.

Vous êtes surtout connu en Chine comme scénariste, on vous doit notamment les scripts de nombreux succès de Zhang Yang comme Spicy love soup (1997), Shower (1999), Sunflower (2005), quels sont les raisons qui vous ont poussé à passer à la réalisation ?
En fait, j’ai toujours voulu devenir réalisateur, et ce, dès que je suis entré à l’école du cinéma. Mais comme j’ai préparé plusieurs concours en même temps, j’ai manqué de temps pour préparer celui de réalisateur ! Comme j’aime écrire depuis que je suis tout petit, j’ai débuté comme scénariste. Mais je pense que l’image est plus importante que les mots. Une image ne peut jamais être complètement décrite par des mots. Je suis un bouddhiste très croyant, et au sens bouddhiste, l’image n’est pas quelque chose de figé, c’est elle qui détient l’essentiel.
J’ai ensuite travaillé comme metteur en scène pour une pièce de théâtre Pavel Korchagin (adapté du roman Et l’Acier fut trempé de l’écrivain russe Nikolai Alexeevich Ostrovsky). Et ainsi, avec le producteur de cette pièce, j’ai pu réaliser ce premier film.

Quels sont vos futurs projets.
D’abord, Running across Beijing qui raconte l’histoire de deux frères qui veulent réussir à tout prix à Pékin. Je voudrais montrer dans ce film l’interaction entre la ville et les hommes : comment les hommes ont changé la ville, et quel est l’impact de la ville sur les hommes.
Un autre film que je voudrais faire s’appelle Dreafting time. Une histoire de mafia. Officiellement en Chine il n’y a pas de mafia, mais je suis sûr qu’elle va se développer. J’ai beaucoup voyagé partout en Chine. J’ai rencontré des personnes qui ont subi des choses horribles et n’ont plus les moyens de vivre. Un jour elles se révolteront, sortiront de l’économie officielle pour créer des bandes organisées vivant hors la loi.
En Chine, la chose la plus importante est la question de la terre. Les changements de dynasties ont été souvent le fait de paysans qui se sont révoltés contre l’autorité. Mao est une des rares personnes qui a compris cela, c’est pourquoi il a réussi à rallier à lui la totalité de la Chine. Mais maintenant partout les paysans se sont vus retirer leur terre qui a été privatisée. Ils errent et cherchent à survivre. Ils deviendront les éléments les moins stables ces prochaines années sans qu’ils l’aient souhaité eux-mêmes.
Ce seront deux films très agités. Ils ne passeront peut-être pas la censure. Car l’année prochaine, la Chine fêtera le soixantième anniversaire de la libération (1949). La politique sera sans doute très sévère.

Cai Shangjun est un des rares jeunes cinéastes chinois à être aussi pragmatique. Pour lui, la gestion de l’équipe de tournage est aussi importante que l’aspect création. Malgré son idée très intellectuelle du cinéma, il sait à quel point sont importants les sources de financement et les soutiens médiatiques (festivals etc…), et il ne manque pas d’astuces pour les trouver.
Il est très ouvert pour parler de divers sujets, comme sa croyance profonde dans le bouddhisme, son admiration pour Zhang Yimou (“Zhang est un vrai paysan”), son projet de construire un jour son propre cinéma. Il parle de l’actualité en Chine sans tabou. Nous attendrons avec impatience son prochain film.

Qi Han
Paris, février 2009
Dans le cadre du Panorama du cinéma chinois de Paris (3-10 décembre 2008)

Pays : Chine

Qi Han