Bashing de Masahiro Kobayashi

Délaissant ses récents travaux de commande (“Perfect Education 5”), le réalisateur indépendant Masahiro KOBAYASHI enchaîne dos à dos deux tournages d’une grande importance pour lui. “Flic” est un ambitieux projet de plus de 2h30 en hommage aux polars français des années 70. A l’opposé, “Bashing” projet né et tourné dans l’urgence, rend compte d’une profonde injustice sociale de son pays – et met en garde contre l’actuel regain de nationalisme. Présenté au Festival de Cannes en 2005, “Bashing” arrive finalement à se frayer une petite place sur les écrans français (sortie le 14 juin 2006).

Volontaire pendant l’intervention américaine en Iraq, la jeune Yuko est prise en otage. Libérée, elle est rapatriée dans son village natal au Japon, où il lui sera impossible de reprendre un train de vie normal. Rejetée par les siens, elle est continuellement harcelée par ses concitoyens. Elle est dans l’impossibilité d’exercer un métier et doit quotidiennement faire face aux insultes et aux coups de fil anonymes. La situation devient particulièrement insoutenable, lorsque ses parents seront à leur tour obligés de démissionner de leur travail…

Inspiré de faits divers réels, le réalisateur Masahiro KOBAYASHI s’attaque à un sujet hautement tabou dans son pays. L’action de bénévoles partis soutenir la population iraquienne lors de l’intervention américaine a été condamnée par l’actuel premier ministre nippon, puis par une bonne partie de la population. Les raisons invoquées sont celles de s’opposer à une décision des Etats-Unis soutenue par les autorités nipponnes, mais également de venir en aide à des peuples étrangers au lieu de servir son propre pays…

Cet actuel regain de nationalisme au Japon déplaît fort au réalisateur, qui n’aurait pourtant pu se douter des conséquences de son acte : lors de l’annonce de la mise en chantier de son projet, il s’est lui-même exposé aux foudres de proches et de personnes extérieures, condamnant sa démarche à aborder un sujet aussi sensible. Les menaces ont même été jusqu’à le décider de mettre femme et enfant en sécurité à l’étranger, le temps que certains esprits échaudés s’apaisent. Projet d’autant plus honorable, il n’en demeure pas moins passionnant pris indépendamment.

Tourné avec ses propres deniers, “Bashing” est un film tourné dans l’urgence en moins de cinq jours. Si les limites de son budget ne transparaissent nullement à l’écran, la notion de tension ambiante est palpable et donne un cachet d’authenticité à l’ensemble.
Sans fioritures, ni grandes paroles, la caméra scrute de près le quotidien et le personnage même de la jeune Yuko. De retour dans sa ville natale, son histoire ne se dévoile que petit à petit – lors d’un ultime renvoi sans autre explication comme femme de ménage, lors des dialogues (sourds) avec ses parents, puis lors d’une rencontre avec des anciennes amies. L’étau se resserre impitoyablement autour de son cou et la haine d’autrui finit par la priver des petites choses qui lui restaient : son intimité dominicale, son impossibilité de faire des courses, puis même les rares rapports avec ses parents. Les faits sont exposés très simplement et KOBAYASHI n’en fait ni un drame, ni ne juge les actes de ses contemporains ; seule la démarche de plus en plus lourde de Yuko dans les escaliers trahit le poids écrasant la jeune femme.

De même, le personnage de l’héroïne lui-même ne transparaîtra jamais clairement. Jamais elle ne laissera éclater douleur et rage contenues ; ni ne dévoilera toute sa personnalité. Non sublimée, quelques traits d’humeur laissant paraître un caractère buté et trempé à l’inverse de l’image de la parfaite victime qu’on aurait pu se faire d’elle.

Le travail caméra à l’épaule rappelle le cinéma-vérité de la Nouvelle Vague française ou la récente école réaliste belge (les frères Dardenne) qu’affectionne tant KOBAYASHI ; et il réussit parfaitement le portrait d’une simple concitoyenne tout sauf extraordinaire. Un cinéma sans grand bruit, mais plein de fureur envers une profonde injustice de son pays. Un très grand témoignage de son époque, auquel il serait dommage de ne pas succomber.

Acteurs : Fusako Urabe, Ryuzo Tanaka, Takayuki Kato

Éditeur :

Pays : Japon

Bastian Meiresonne