Balzac et la petite tailleuse chinoise, d’après l’œuvre de Dai Sijie, sort en bande dessinée par Freddy Nadolny Poustochkine.

 

En Chine, au début des année 1970, c’est la Révolution culturelle qu’a instaurée le Grand Timonier, interdisant la culture traditionnelle chinoise et la littérature occidentale. Ma et Luo, deux adolescents sont envoyés dans un village de la Montagne du Phénix du Ciel pour y être « éduqués ». La découverte d’une valise remplie de ces fameux livres interdits par le Régime va changer radicalement leur vie et surtout celle de la fille du tailleur dont ils tombent amoureux.

 

Freddy Nadolny Poustochkine suit la progression du roman de Dai Sijie mais en fait une œuvre à part entière. Il s’agissait d’un roman autobiographique, il en fait une introspection remplie de paysages mentaux. Les scènes sont totalement intériorisées, tel ce prologue abordé en focalisation interne et qui met les deux adolescents en scène dans leur travail à la mine qui les épuise et les abîme. Mais qui n’élimine pas leurs pensées, leurs goûts : le piano, cette valise mystérieusement lourde que cache « le binoclard » (un autre adolescent à « éduquer ») et la petite tailleuse chinoise « raffinée et précieuse » dans leur cauchemar réglementé par « le Chef ». Le contexte est donné, la jeune fille peut apparaître, annoncée par le bruit répété de sa machine à coudre. Ainsi toutes les scènes sont à la fois connues (pour qui a lu ou vu l’œuvre de Dai Sijie) mais aussi tout à fait nouvelles car Poustochkine délivre l’espace. Les pages sont équilibrées entre zones encrées et d’importants entours blancs se rapprochant des peintures asiatiques traditionnelles. Son graphisme va à l’essentiel de la narration, ce qui la dynamise. Pas de vignettes, souvent pas de texte ou très peu. Même quand les garçons lisent un livre, ce sont des images qui apparaissent tel ce célèbre extrait des Frères Karamazof de Dostoievski qui devient une succession de lavis superbes en camaïeu de bleu qui donne une idée magnifique de Raskolnikov qui tue et vole la vieille femme dans son appartement, augmentant ainsi la tension de la scène. On a finalement les images mentales que peut se faire le tailleur à l’écoute du récit de Ma. C’est inattendu et magnifiquement dessiné ! Et tout l’album est ainsi réalisé, mélangeant rêve, réalité, aspirations, fantasmes avec une économie de couleurs – ce sont plutôt des camaïeux souvent – de décors – parfois un simple fond, parfois un simple élément, parfois rien du tout. Mais tout est ressenti. On fait véritablement un voyage intérieur à l’esthétique à la fois soignée et originale.

Une très belle adaptation !

Camille DOUZELET

Balzac et la petite tailleuse chinoise, d’après l’œuvre de Dai Sijie, Freddy Nadolny Poustochkine, Futuropolis, EAN : 978-2-7548-1133-0, octobre 2017, 32€.