2046 de Wong Kar-wai

De retour à Hong Kong après un exil à Singapour, Chow s’installe dans un hôtel en face de la chambre 2046. Vivant de piges dans les journaux, roi des aventures sans lendemain, il écrit alors un roman à succès, 2046, dans lequel un train part pour une ville où on peut retrouver ses souvenirs. Chow semble lui-même englué dans son passé, ne s’apercevant pas des sentiments de sa voisine Bai Ling pour lui ou tentant de se rapprocher de la fille aînée du patron de l’hôtel, alors qu’elle a déjà quelqu’un dans sa vie. En écrivant son nouveau roman, 2047, il souhaitait raconter l’histoire de cette dernière et de son amant, mais il finit par épancher ses propres sentiments et regrets …

Avec cette suite inavouée de «In the mood for love», Wong Kar-wai nous conte l’histoire d’un homme obsédé par un ancien amour. Les femmes rencontrées représentent chacune une facette de sa propre personnalité : son obsession pour le passé, son désir d’une relation concrète, son décalage par rapport au présent. Wong Kar-wai nous offre un nouvel objet d’art, superbe par ses couleurs, ses décors, ses costumes, ses acteurs, un bel écrin sur la manière d’aborder nos amours passés, présents et futurs.

Éditeur : Océan Films / TF1 Video

Pays : Hong-Kong

Fabrice Docher

2046 de Wong Kar-wai

J’accuse… !

J’accuse le jury Cannois de ne pas avoir reconnu le talent incontestable de Wong Kar Wai, cela depuis Nos Années Sauvages en 1990 jusqu’à sa dernière création en date.
J’accuse l’impatience de ceux qui auraient souhaité et se seraient contenté d’une œuvre prématurée.

J’acclame… !

J’acclame les partis pris d’un cinéaste conceptuel et novateur, personnel et précurseur.
J’acclame les ambitions assumées par une équipe audacieuse et perfectionniste.
Christopher Doyle, Kwan Pun Leung, Lai Yu Fai (Directeurs de la Photographie)
William Chang Siuk Ping (Chef Décorateur et Monteur)
Alfred Yau Wai Ming (Directeur Artistique),

Je saurais vous trouver 2046 raisons d’aller voir le dernier Wong Kar-wai, mais plutôt que d’en dresser une liste exhaustive, je m’en remets à quelques lignes personnelles et passionnées.
A commencer par 3 mn qui sont à mes yeux les plus belles du 7ème Art issues de Chungking Express (1994). Où What a Difference a Day Made interprétée par la diva Dinah Washington s’émaille d’une caméra à fleur de peau manipulée par une mise en scène aussi instinctive que le jeu érotique et pulsionnel mené par Tony Leung Chiu-Wai (633) et Valerie Chow (Hotesse de l’air)… Réalisé dans l’appartement de Christopher Doyle, ce film fut tourné en décors naturels, sans autorisation (comme beaucoup à Hong Kong) ; cette séquence évocatrice et enivrante peut à elle seule définir tout l’art de WKW. A rappeler que ce film fut bouclé en deux mois durant la post-production des Cendres du Temps.
Puis par un plan, le plus beau à mes yeux ; en filmant la nuque de Carina Lau dans Nos Années Sauvage, WKW dépassait alors la communication orale, attachant ainsi plus d’importance au langage corporel (codifié dans l’Opéra Chinois) qu’il pousse à l’extrême dans 2046. D’autres images où musiques habitent à profusion notre subconscient dès l’un de ses films visionné ; un coup de peigne de Leslie Cheung, une fumée de cigarette, un air de Xavier Cugat, un juke-box… bercé dans une nostalgie pour les sixties. La sortie du coffret 4 Dvd “la révolution Wong Kar-wai” le 4 novembre 2004 ne contenant que des chefs d’œuvres ; ” Nos Années Sauvages “, ” Chungking Express “, ” Les Anges Déchus “, ” Happy Together ” est évidemment une opportunité à ne pas manquer… une grande leçon de cinéma.
Et 2046 ? 2046 est la boîte de Pandore qui recèle la pierre angulaire de l’auteur, dotée d’un écrin sophistiqué pour sa gemme cristallisée en un adieu à In The Mood For Love comme à feu Leslie Cheung (acteur de trois de ses films). De ceux qui ont de pénétrés en eux jusqu’à l’architecture des lieux foulés par l’auteur, les ornements, les gestuelles, les répliques… Les sensations qui en découlent seront à l’image de souvenirs obnubilant et la lecture de l’oeuvre en sera alors plus limpide. Pour ceux qui entrent pour la première fois dans l’univers du maître, le voyage en survol tel un oiseau sans pattes promet d’être déroutant.
WKW, la compagnie ferroviaire du rêve nous offre un voyage sensoriel éprouvant, en première classe, avec pour seul maître à bord un chauffeur aveuglé d’amour, ivre de femme et d’arts. 2046 éveil des plaisirs ineffables, se vit comme un songe éphémère, une illusion…
Chorégraphiant jusqu’à son générique (tel un feu d’artifice épuré), le perfectionnisme de Wong Kar-wai signe chaque plan et marque à vif ses comédiens que les traces laissées par un rebord de comptoir sur l’avant bras de Faye Wang à la 20ème minute, tout comme les coiffures et le maquillage laissent imaginer.
D’Orson Welles on disait que c’était le seul cinéaste dont le style était reconnaissable en 3mn, lui-même considérait qu’un film mourrait lorsque le montage prenait fin, refusant ensuite de voir ses films. Que dire de WKW ? Peut-on lui reprocher d’avoir pris 4 années ? N’est ce pas un sacrifice de se séparer d’une création qui suppose un plein engagement ? Cela ne s’apparente t-il pas à une histoire d’amour ?
De nouveau WKW dilate le temps comme l’espace (ralentis, intertitres…), nous égare dans 2046 entre réalité et fiction, dans l’intemporalité du désespoir et de la passion.
L’art de WKW émane de l’impression intense des regards qu’esquissent des visages hautement féminins caressés par des larmes baignées de souvenirs… Il les magnifie, les encense, les porte à un degré d’excellence jamais atteint. L’on dit que la beauté est subjective…admettons. WKW, lui, honore une beauté sophistiquée et universelle, flatte nos rétines, nous nourrit d’une délectation sonore (Shigeru Umebayashi et Peer Raben pour ne citer qu’eux), et effleure notre cœur avec un sens subtil du montage.
WKW tourne 2046 dans la langue maternelle de chacun, Tony Leung en cantonais, Zhang Ziyi en mandarin… Cohérent dans le contexte, les divergences linguistiques sont les frontières de corps étrangers que chacun souhaiterait traverser à sa manière.
Qualifié de génie par l’auteur, Tony Leung campe en Chow l’ange d’In The Mood For Love un ange déchu, poète libertin, séducteur ciné génique, un bourreau des cœurs en bon uniforme dont les effluves de passions sauvages mêlées de désolation se répandent, et cela même hors champ.
Takuya Kimura, acteur japonais, de sa double interprétation légèrement teintée de féminité contraste et enrichit élégamment la masculinité menant le film.
Fantasmatique et fantasque, Zhang Ziyi vête un érotisme cru de ferveurs avenantes, d’effets charnels munificents, armant toutes pulsions masculines. L’assouvissement sexuel moite sa chair, dans les séquences post-coïtales qui la révèlent comme une actrice talentueuse en pleine maturité.
Faye Wang, elle, diffuse langoureusement un amour pur et candide qui s’épanouit dans les élucubrations du romancier (Huang Shu, livre jaune : couleur du sexe mais aussi de l’empereur en Chine). La communion instaurée par la musique (en synchrone sur le plateau, fait inhabituel chez WKW) dans la séquence fantasmée avec Tak transmet à Faye Wang un réel pouvoir d’incarnation dans cet instant volé d’infime beauté prolongée.
Carina Lau donne à lire sur son visage les traces du temps, que la distance du thème de Nos Années Sauvage lui inflige d’un plan. Du format 2.36 (privilégiant les verticales) choisi par WKW, elle n’en occupe souvent que le tiers telle une réminiscence vouée à disparaître.
Loin de la Rita Hayworth de Gilda, Gong Li porte un visage cadavérique dont l’érotisme se gante d’un deuil noyé de mystère, une touche de noirceur à cette peinture féminine.
Personnellement, malgré quelques apparitions furtives, la présence concrète de Maggie Cheung apporte peu tant on retrouve dans le visage de Tony Leung l’empreinte de son charme d’In The Mood For Love.
Enfin la pellicule, personnage à part entière, de son traitement chromatique raffiné nous charme de jouissances purement cinématographiques jusqu’à la dépendance.
Quant à l’histoire ? A vous de voir…

Éditeur :

Pays : Hong-Kong

Julien Deldyck