The strangers de Na Hong-jin

The strangers commence de manière mystérieuse, il n’y a pas à en douter. Des meurtres sont commis par des meurtriers sans alibi. Les rumeurs se propagent vite dans ce petit village : un étranger japonais, mangeur de chair fraîche, se serait installé récemment. Le personnage principal, Jong-goo est policier et père d’une petite fille, Hyo-jin. Cette dernière souffre d’un mal étrange. Jong-goo décide alors de se débarrasser du visiteur étranger, persuadé qu’il est l’auteur de cette diablerie.
Le film de Na Hong-jin commence de manière presque normale, et durant la première demi-heure, on pourrait penser qu’on a affaire à une comédie. Mais, l’admirable et stylistique réalisation de l’auteur coréen nous permet de discerner un fantastique effrayant parmi ces premières minutes à la tonalité humouristique.

Dans The strangers, le comique permet de faire ressortir plus de réalisme du récit. Il nous montre ces petits riens ridicules du quotidien qui nous font rire. De cette manière, on adhère plus facilement au scénario fantastique de Na Hong-jin, qu’il a mis trois ans à écrire, comme il l’a expliqué dans une interview parue dans Mad Movies (n° juillet/août 2016).
La première partie du film adopte donc un ton léger, ce qui n’est pas sans rappeller le Ma Loute de Bruno Dumont. Le contraste est le même entre des policiers grotesques et des meurtres extrêmement sanglants et inhumains. La ressemblance entre ces deux films s’arrête là, même si tous deux dégagent de leur horreur une idée de « terreur politique » (celles des classes sociales pour Dumont, celle de la colonisation pour Na Hong-jin).

On ne peut aussi s’empêcher de voir des ressemblances avec Mémories of Murder de Bong Joon-ho, où de la même manière que dans The strangers, un enquêteur maladroit est confronté à une affaire corsée. Na Hong-jin ne cache pas qu’il s’inspire de ses aînés comme Bong Joon-ho ou Par Chan-wook. L’attitude de Jong-goo est fortement proche de celle de l’enquêteur dans Mémories of Murder, de plus la relation entre Jong-goo et sa fille n’est pas sans évoquer le lien père/fille dans The Host.

Je pense qu’on ne peut pas reprocher à un jeune réalisateur de s’inspirer de cinéastes qui ont plus de métier que lui. Chaque artiste a besoin de se faire la main et on attend avec impatience l’émergence du style propre à Na Hong-jin. En attendant, on peut apprécier les esquisses, croquis, essais et expérimentations d’un jeune cinéaste coréen qui a le potentiel pour devenir un grand.

Dans The strangers le surnaturel vient contrebalancer et réduire à néant tous les efforts du héros Jong-goo ne parvient jamais à trouver les informations par lui-même, il est obligé de s’en remettre aux autres. Il est poussé, dirigé, manipulé, par une force invisible qui traverse tous les habitants du village. La rumeur étrange en est le déclencheur, puis les propos de l’étranger japonais, ceux de la mystérieuse jeune femme ou encore ceux du chaman contribueront à le mener sur des fausses pistes, et parfois pire encore à l’enfoncer toujours plus bas. Finalement, chacune des actions de Jong-goo contribueront à raffermir l’emprise de la malédiction qui pèse sur le village. A cause de son manque de discernement et de ses préjugés, le héros se condamne avec sa famille, et finalement le village entier.

L’étrange, le fantastique, arrivent de manière subtile dans le long-métrage. Ce n’est d’abord qu’une rumeur ridicule. Mais bientôt, ce sont les personnes qui n’y croient pas qui nous paraissent ridicules. On a l’impression que le sortilège maléfique est d’une ampleur proportionnelle à la croyance des villageois. Comme si ce n’était pas un mal extérieur, mais bien un mal intérieur qui se projette sur l’environnement.

The strangers de Na Hong-jin, long-métrage coréen de 2015, sortie 2016 en France.