Sublime dérive : Vagues invisibles (aka Invisible waves)

un film de Pen-ek Ratanaruang
sortie française le 12 juillet 2006

“Ce que j’aime dans la mer, c’est qu’elle ne me juge pas. Je la regarde pour moi-même et elle me regarde pour elle-même” déclare un étrange barman japonais sur un paquebot, dans “Vagues invisibles”, le nouveau film de Pen-ek Ratanaruang. C’est peut-être cela qui fait le charme absolu des deux derniers films de ce réalisateur thailandais : la suspension du jugement, au rythme langoureux et subtil d’une narration apaisée et d’une superbe photographie, qui tendent à devenir sa marque de fabrique. C’est peut-être aussi cela que lui reprochent bon nombre de critiques d’Asie du Sud-Est, où le film est sur de trop rares écrans depuis le 13 avril 2006. La fausse lenteur et l’esthétisme des derniers films de Pen-ek Ratanaruang agissent comme repoussoirs auprès des amateurs d’action et de grandiloquence, ingrédients de plus en plus lourdement dosés dans le cinéma commercial asiatique actuel. “Ce film est le cauchemar de mes financiers”. Désarmant de sincérité et de gentillesse, le réalisateur thailandais a préféré rire des problèmes de financement de ses films, lors de sa brève apparition à Singapour, pour le lancement de son nouvel opus – qui n’est projeté que dans une seule petite salle de 82 places et est loin de la remplir… Résultat : Pen-ek Ratanaruang est fauché, ce qui est une terrible injustice, eut égard au film admirable qu’est indéniablement “Vagues invisibles”. Pour se renflouer et retrouver la confiance des distributeurs, le voici contraint à faire un prochain film commercial, déjà en cours d’élaboration – mais attention, prévient-il : “Ce ne sera pas forcément un film commercial merdeux. Je peux faire aussi de bons films commerciaux !”

Depuis “Monrak Transistor”, son premier long métrage reconnu internationalement (il a réalisé auparavant 6ixtynin9 et Fun Bar Karaoke), Pen-ek Ratanaruang a bien changé. C’était selon lui mû par un besoin vital de se mettre en danger, de quitter une “zone de confort”, qu’il s’est mis à réaliser des projets plus personnels – “Après Monrak Transistor, c’était soit je faisais un autre type de films, soit je ne faisais plus de film du tout – l’envie dépassait le besoin.” L’inflexion de son style date de “Last Life In The Universe” (sorti en 2004), probablement le plus beau film asiatique de ces dernières années. Schématiquement, cette mutation stylistique s’est opérée par le biais d’une épure esthétique et narrative, générant, pas si paradoxalement qu’il n’y paraît, une certaine densification des référents culturels et des contenus. Une équation que peu de réalisateurs actuels, hormis Wong Kar-wai, Hou Hsiao-hsien et Apichatpong Weerasethakul, semblent capables de résoudre. Cinquième film de ce cinéaste de 44 ans, “Vagues invisibles”, présenté cette année aux festivals de Bangkok et de Berlin, est dans la droite lignée de “Last Life In The Universe” et, plus encore, en possède divers échos fascinants. Ceux ayant manqué son précédent film ou souhaitant découvrir Pen-ek Ratanaruang peuvent aller voir “Vagues invisibles” sans appréhension, car le film possède tous les atouts pour séduire sans dérouter. Pour les autres, ayant suivi la carrière du cinéaste, ce dernier film aura une saveur délicieuse, apportant de nouveaux éléments esthétiques et philosophiques à une oeuvre qui, au-delà de sa beauté formelle, recèle de profondes réflexions sur la nature humaine, les faux-semblants et le destin.

Les lieux choisis sont traités avec un souci évident d’en montrer des aspects inattendus, tout en se frottant souvent à des stéréotypes, probablement pour mieux les égratigner. De Macao, on ne voit pas les sempiternels bâtiments coloniaux, mais des ruelles grises et bétonnées. Les séquences hongkongaises sont plutôt ratées et nous tartinent de la carte postale, en l’occurrence les plans de demi-ensemble répétés sur le funiculaire, ainsi que la baie en plan d’ensemble depuis un bateau – une pauvreté déplorable quand on dispose d’un chef-opérateur connaissant si bien la ville. Pen-ek Ratanaruang offre une vision très contrastée de sa Thailande, en s’attaquant avec une certaine férocité à Phuket et ses clichés : chauffeurs de taxi collants, hôtels miteux de routards, opposés à des palaces aux piscines kitsch où s’ébattent des putes de luxe au son d’un karaoké hurlant. Dans cet exercice dangereux de surfer sur les clichés, le cinéaste n’est pas toujours habile. À ces villes stéréotypées s’oppose un lieu à l’atmosphère manifestement plus élaborée : le paquebot, aux cabines emplies d’hilarants équipements défectueux, à l’inquiétant bar où glissent des requins dans un aquarium, aux étranges personnages qui le hantent – un lieu dans lequel Kyôji semble voir des fantômes et où seule la mer et ses imperceptibles vagues ont l’air réel.

Clapotis, ressacs, courants insensibles mais pourtant irrésistibles : ballotté, manipulé, Kyôji est le jouet d’une onde qui le dépasse, qui le rapproche lentement d’insondables abysses. La mer est le destin, qui éloigne l’homme à la dérive de son passé et le ramène vers ce qu’il fuit, ce qui l’attend, prêt à l’engloutir. “Vagues invisibles” est une sublime navigation sur les thèmes de la loyauté et de la trahison, de la liberté et de la servitude, de la douleur et de la vengeance, des faux-semblants et du réel, où la vie n’est plus qu’un bel embrun, étiré jusqu’au néant. C’est également un film simple et profond, sensuel et drôle, comportant de nombreuses scènes d’anthologie.

(avril 2006)

Pays : Thaïlande

Etienne Dessaut