MUSHOKU TENSEI volume 1 de Yuka FUJIKAWA, d’après Rifujin na Magonote

Alors qu’il vient de perdre son emploi et son logement, un loser de 34 ans erre dans la rue, jusqu’au moment où il aperçoit un camion fou fonçant sur trois lycéens. Se jetant à corps perdu pour les sauver, l’homme pense sa dernière heure arrivée… mais se réincarne dans le corps d’un nouveau-né, en conservant les souvenirs de sa vie antérieure. Trois années passent, et il comprend peu à peu qu’il s’est retrouvé dans un monde d’héroic fantasy. Vivant désormais sous le nom de Rudeus Greyrat, ou Rudy, il décide de vivre cette nouvelle vie à fond, pour ne pas reproduire les erreurs passées. En particulier, il s’entraîne en cachette à la magie. Ses parents finissent par le découvrir, et décident d’engager une jeune magicienne pour parfaire son entraînement…

A l’origine, Mushoku Tensei est une série de light novels (romans) initiée en 2012, que l’on doit au scénariste Rifujin na Magonote. Deux ans plus tard, l’éditeur Media Factory en prépare l’adaptation manga et, par le biais d’un concours, la jeune artiste Yuka Fujikawa est sélectionnée pour s’en occuper. Le titre s’inscrit dans le genre du « isekai » : cette contraction japonaise, que l’on peut traduire par « autre monde », met généralement en scène un protagoniste issu du monde réel, qui se retrouve transporté dans un univers fantastique. Ces dernières années, nombre de light novels ont exploré ce thème, notamment suite à l’essor des jeux en ligne massivement multi-joueurs, le titre le plus connu restant Sword Art Online. Mais dans Mushoku Tensei, point d’interface virtuelle : il s’agit bien d’une réincarnation, au sens spirituel du terme, pour notre héros.

De fait, l’histoire tire son originalité du regard d’adulte du protagoniste sur le monde qui l’entoure. Résolu à ne pas redevenir un loser, le jeune Rudy est assidu à ses entraînements pour devenir un héros digne de ce nom. Né dans une famille bienveillante et attentionnée, il découvrira peu à peu certaines zones d’ombre du monde extérieur. En particulier, le récit mentionnera l’exclusion des personnes aux cheveux verts, soupçonnées de penchants démoniaques. L’univers se dévoile ainsi au compte-gouttes, en fonction des progrès du héros. Réticent à sortir de l’enceinte de sa maison au premier abord, il explorera peu à peu le monde extérieur, pour y faire de nouvelles rencontres et éprouver ses talents fraîchement acquis.

Ainsi, au fil du récit, Rudy grandit et développe un caractère volontaire et altruiste. Toutefois, ses réactions d’adultes sont souvent discordantes avec son corps d’enfant en bas âge. On retiendra notamment une dispute avec son père, auprès duquel il n’éveille pourtant aucun soupçon. Le récit, globalement positif, est ainsi ponctué de quelques touches plus dramatiques, sérieuses, qui le ramènent à des questionnements et responsabilités d’adultes. Mais il se livre également à des séquences de fan-service plus ou moins glauques : en effet, Rudy est entouré d’archétypes féminins (sa mère, sa gouvernante, une lolita magicienne, une petite elfe,…) représentant autant de fantasmes pour l’otaku de base qui sommeille en lui. Heureusement, le titre à le bon goût de ne pas franchir les limites du tolérable… pour l’instant ?

Graphiquement, Yuka Fujikawa présente un style relativement classique et passe-partout. On ressent surtout l’effort pour coller aux travaux originaux pour le roman, par le chara-designer Shirotaka. Toutefois, malgré le peu d’expérience de la mangaka, sa ligne reste claire et agréable. L’action est toujours lisible, les pages remplies sans être surchargées, les expressions sont efficaces. Le seul regret reste le manque de variété des décors, mais la faute est plus à imputer au récit et à cette longue introduction. Au final, s’il n’a pas la prétention de révolutionner le genre, Mushoku Tensei présente des originalités qui sauront susciter la curiosité du lectorat, pour peu que l’on passe au-delà d’une couverture profondément classique. En guise de bonus, nous trouvons en fin d’ouvrage une nouvelle inédite, écrite par l’auteur des light novels lui-même. Une manière de découvrir le style original de l’œuvre… avant une future édition de celle-ci en France ?

Alain Broutta

MUSHOKU TENSEI (—) volume 1 de Yuka FUJIKAWA, d’après Rifujin na Magonote (2014)

Heroic Fantasy/Tranche-de-vie, Japon, Doki-Doki Seinen, juin 2017, 192 pages, livre broché 7,50 euros