Interview du réalisateur Nonzee Nimibutr

De passage à Paris, Nonzee Nimibutr a généreusement répondu à quelques questions, entretien amical et informel. Un artiste mature et posé, nous offre quelques révélations quant à sa carrière et ses projets à venir.

Quel a été le point de départ de votre carrière ?
J’ai commencé par réaliser des clips musicaux pendant 3-4 ans, puis des spots publicitaires. Par la suite, j’ai même fondé ma propre agence de publicité. Puis je me suis véritablement orienté vers le cinéma avec Dang Bireley’s and young gangsters.

Remontons dans le temps, parlez-nous de Nang Nak, votre second film ?
En réalité, Nang Nak était mon tout premier projet mais j’ai d’abord réalisé Dang Bireley’s. Mais j’y suis revenu car c’est une histoire célèbre qui a connu pas moins de vingt et une versions que ce soit au cinéma ou à la télévision. Ma version est la vingt deuxième. Je trouvais ces adaptions trop éloignées de la légende originelle, et au fond peu de gens la connaissent vraiment. Tout comme pour un documentaire, j’ai donc effectué des recherches qui ont duré deux ans. Au résultat, j’ai eu une vision sensiblement différente. Pas de scoop, rien de réellement nouveau bien entendu, cependant une transposition plus véridique – me semble-t-il, en tenant compte que les faits se déroulent sous le règne de Rama IV, ce qui m’a amené à m’intéresser aux détails, et aux coutumes de l’époque.
Au lieu de percevoir Nak uniquement comme un esprit maléfique, on devrait plutôt avoir pitié de cette femme au destin tragique.


Vous avez financé des films qui ont eu pas mal de succès en Thaïlande The Overture, The Eye 2, Noo-hin : the movie, de quelle manière s’effectue la sélection ?
Je suis à la lettre la règle suivante : tout commence par le scénario, le scénario c’est l’essentiel. Quand on me présente un script qui sort du lot, alors je décide de le produire. La plupart du temps, j’émets des conseils afin de le perfectionner. Il y a toujours nécessité de dialoguer avec le réalisateur du projet, et si au bout du compte à force de souplesse, d’adaptabilité, de confrontation d’idées, d’efforts de part et d’autre, nous arrivons à nous mettre d’accord c’est bon signe, on peut passer à l’étape suivante.
La seconde condition réside dans le choix du réalisateur, je ne produis que le travail de mes amis, c’est une question de confiance. Si par exemple un réalisateur que je ne connais pas frappe à ma porte en me proposant un sujet, je préfère le prévenir que ça ne se fera pas immédiatement. Je vais devoir le tester, aussi bien son sérieux, son endurance que notre compatibilité mutuelle. Je l’intègre à mon groupe de travail ainsi je peux suivre son évolution et dès lors juger s’il est vraiment capable, compétent et prêt à s’accrocher. On ne forme une équipe qu’à ces conditions, c’est une sorte d’intronisation, “de l’ordre du clan”.
Il n’est pas simple de réunir des fonds, nous ne pouvons pas nous permettre un échec commercial ou pire la faillite quand on vous confie de l’argent. Sans envisager des bénéfices colossaux, il faut que ce soit au moins rentable. Passer l’épreuve de confiance, savoir à qui on a affaire est donc primordial.
C’est en tenant compte de ces facteurs que je prends la décision de produire et de contribuer avec une aide financière à une avancée artistique.

Pour l’anecdote, vous avez fait vos classes à l’université de Silpakorn avec Wisit Sasanatieng. Il est le scénariste de plusieurs de vos films (Dang Bireley’s and young gangsters et Nang Nak), et vous avez produit les Larmes du tigre noir. Quels liens vous unissent ?
Nous sommes des amis proches, cela fait des années que l’on se connaît. En effet nous nous sommes rencontrés lors de nos études. A l’époque on organisait le vendredi soir ce que j’appellerais des “réunions pour des sujets”. Chacun – Wisit mais aussi d’autres – venait avec ses idées de scénario, d’intrigues, d’histoires. On en parlait, on critiquait, on ressentait une émulation incroyable, chacun voulait surpasser ses camarades en terme de créativité, d’imagination. De ce groupe de passionnés assez nombreux au commencement, il n’est resté plus que 3-4 personnes. On peut dire sans prétention que ceux qui demeurent, sont les plus résistants ou les plus têtus. (avec un sourire)

De même, vous avez produit les films de Pen-ek Ratanaruang, comment a débuté votre collaboration ?
J’ai rencontré Pen-ek par mon travail dans la pub, lui aussi était dans ce milieu. Nous nous croisions mais nous n’étions pas spécialement amis. Et il y a des hasards qui ne s’expliquent pas. Nous avons réalisé nos premiers films quasiment en synchro. Quand j’ai présenté Dang Bireley’s and young gangsters, on découvrait Pen-ek avec Fun Bar Karaoke, quand je suis passé à Nang Nak, à son tour c’était 6ixtynin9. On a donc été invité en même temps dans les mêmes festivals à l’étranger, de ces rencontres, nous sommes devenus compagnons de route, voire compagnons de cuite (léger rire). Nous avons passé pas mal de temps à discuter. A l’étranger, le fait que nous soyons tous deux réalisateurs thaïs, ça rapproche. C’est amusant d’ailleurs car nous nous voyons peu en Thaïlande, nos rendez-vous se passent à l’étranger !
Nous nous sommes rapprochés aussi parce que certains de nos films, avaient pour productrice et amie, “Aom” Duangkamol Limcharoen (Note : décédée d’un cancer en 2003 très peu de temps après avoir produit Last life in the universe).
Je pense qu’il est très doué. Chez nous il y a une expression qui dit qu’il y en a un parmi des millions. Eh bien, voilà, c’est lui.

Votre futur projet de métrage en coproduction avec Singapour et Eric Khoo, un ghost thriller Toyol soulève une grande curiosité. A l’instar de Nang Nak, la trame est tirée d’une vieille légende, cette fois les esprits des bébés que l’on doit nourrir…
En Asie du Sud-Est, nous avons des racines analogues autour de cette croyance en Malaisie, Singapour, Thaïlande, Indonésie. Elle apparaît jusqu’en Chine !
Chez nous, toyol est l’esprit d’un fœtus mort-né, il a des pouvoirs considérables. On dit que si vous le nourrissez de sang alors on en appelle aux forces du mal, la magie noire, mais que si vous le nourrissez de lait sain, alors il peut être aussi très bénéfique, vous rendre riche, chanceux. Ce sont les deux aspects les plus extrêmes. Il existe toutes sortes de variations sur ce thème. Le toyol en thaï porte le nom de Khouman thong (1).
En fait l’idée de cette réalisation vient d’Eric Khoo. Il m’a raconté que la femme d’un ami, intriguée par cette bizarrerie avait rapporté un toyol et qu’ensuite elle avait rencontré des tas d’ennuis, le mauvais œil quoi ! Cela semblait vraiment étrange, Eric m’a proposé d’en faire le sujet d’un film. Le titre anglais sera peut-être Womb…

(1) Notes :

Khouman thong : golden baby ou le bébé d’or. On suppose que l’origine de la légende provient de Khun Chang Khun Paen, une des œuvres maîtresses en vers appartenant à la littérature classique thaïe dans laquelle le héros, puissant général-guerrier découvrant épouse et enfant décédés, arrache le petit corps avec la certitude de s’accaparer un pouvoir (une force matricielle) qui va l’aider à vaincre ses ennemis. Remarque : en Océanie, on retrouve un symbole identique avec les Tikki.

Toyol : Un veuf et ses deux enfants s’installent en Thaïlande, le père s’étant amouraché d’une ravissante femme nommée Sirikul. Les relations entre la nouvelle belle-mère et les gamins s’établissent difficilement et des découvertes troublantes vont s’enchaîner.

Beaucoup de questions restent également en suspens concernant votre autre production, Queen of Lung Kasuka (2), une fresque épique en deux épisodes à gros budget.
Ce projet a germé quand j’ai tourné OK Baytong dans le Sud de la Thaïlande. J’effectuais des repérages, et par conséquent j’ai eu l’occasion de discuter avec des gens du Sud qui m’ont raconté des histoires populaires locales, avec des rites spécifiques et particularités se distinguant du reste de la culture thaïe. J’ai complété ces informations par des recherches personnelles. A mon avis elles sont très peu connues de la majorité des Thaïs. Cette zone géographique s’appelait autrefois royaume de Lung Kasuka, une région indépendante. Les problèmes remontent certainement à cette époque, la province était très riche, commerçante, on était en présence d’un axe commercial majeur, elle a donc suscité les convoitises. Le royaume a connu quatre reines importantes. Sauf modification, je pense que le premier épisode de cette saga concernera les premières reines, le second sera réservé à la quatrième.

(2) Note :
La première partie porte le titre de Puen yaï jom salat : littéralement le canon du chef des pirates, faisant allusion au grand canon qui se trouve exposé aujourd’hui encore devant le ministère de la Défense à Bangkok. L’histoire de cette province forme un arrière-plan où s’entremêlent aventures, actes de piraterie dans le golfe du Siam ou la mer d’Andaman.

Avec ce film (et Ok Baytong aussi], on pense à la situation difficile à la frontière sud de la Thaïlande. Il semble même que vous ayez un temps (car à priori il est à nouveau utilisé) modifié le titre de votre film Queen of Pattani)… Les problèmes avec les mouvements séparatistes musulmans semblent être un sujet qui vous intéresse ?
Le fait de tourner dans cette partie du pays a contribué à attiser ma curiosité et j’ai ainsi compris certaines choses. Il existe un riche patrimoine culturel dont on parle parle peu. C’est une contrée riche qui a éveillé nombre de convoitises. Tout le monde a donc souhaité l’occuper, l’annexer, la Thaïlande comme les autres.
En apparence, la paix régnait. Les émissaires représentant le gouvernement thaï dans cette région étaient des militaires. Avec le temps, ils se sont implantés puis intégrés, et assimilés à la population locale. Présents depuis longtemps, ils comprenaient la situation, les enjeux, les conflits. Il y avait une sorte d’accord tacite permettant une forme de stabilité. On dit qu’à Rome on fait comme les romains : pour pouvoir être respecté, l’armée en place appliquait les méthodes, le mode de vie de la région. Mais le Premier Ministre Thaksin a changé cela. Il a remplacé l’armée par la police, des hommes à lui qui ne connaissaient pas le terrain. De nouvelles têtes, de nouvelles règles, des changements sans concertation, la population locale s’est soudain demandée pourquoi respecter les vieux accords pacifistes. Cela a commencé à dégénérer.
Quant au changement de nom, oui très clairement j’ai craint un problème de censure, à cause de la connotation à présent autour de cette région du Sud, Pattani. Mais vous savez, mon film contient une part de vérité historique mais aussi une grande part d’imaginaire, c’est de la Fantasy.

Justement en évoquant la situation politique et sociale de la Thaïlande, quelle est votre opinion sur le coup d’état sans violence du mardi 19 septembre 2006 ?
Je me trouvais dans le Sud précisément, lors de l’annonce de l’événement. Réellement la plupart des gens le sentaient. Cette opération a été soutenue par le roi. Tout le monde juge que c’est une véritable nécessité car on ne voit pas d’autre moyen de changer le gouvernement en place. Maintenant il faut du recul, on attend. Si les conditions de ce coup d’état sont respectées, c’est-à-dire si des élections ont bientôt lieu, y compris en permettant au premier ministre limogé de se présenter, cela confirmera que c’est juste un dispositif transitoire pour améliorer une situation qui n’allait vraiment plus, et évidemment il apparaît nécessaire de le cautionner. Or on ne le sait pas bien sûr…

Note du site du Ministère Français des Affaires Etrangères : à ce jour, il n’y a pas eu d’élections et un nouveau premier ministre a été nommé par le roi. Des manifestations sporadiques sont susceptibles d’être organisées dans la capitale, où les autorités thaïlandaises ont renforcé les mesures de sécurité. Les violences se poursuivent au Sud du pays.

Texte et photos Kim LE
Paris, septembre 2006
Remerciements : Alberto Del Fabro & Elodie Dufour – La Cinémathèque Française

Pays : Thaïlande

Kim Lê