Interview de Wuna Wu, réalisatrice de Let’s fall in love

Le documentaire “Let’s fall in love” a été présenté à Lyon lors du festival Formose Cinéma (3ème édition, avril 2010)

Asiexpo : Vous avez dit hier, lors de la rencontre qui a suivi la projection de votre documentaire, qu’en règle générale vous choisissiez les thèmes de vos films en fonction d’expériences liées à votre propre vie, à des difficultés auxquelles vous avez à faire face. Je me demandais si c’était l’une des raisons pour lesquelles vous privilégiez le documentaire comme moyen d’expression, plutôt que la fiction.

Wuna Wu : Oh, pourquoi un travail documentaire plutôt que des œuvres de fiction ?

Asiexpo : Oui.

Wuna Wu : Dans les documentaires, je peux vraiment communiquer avec les gens. Avec des personnes de la vie réelle, et ça me plait. J’aime demander aux gens de parler d’un sujet, de la manière dont ils appréhendent les choses dans leur vie personnelle. Je n’ai pas décidé de faire des documentaires, ça m’est venu naturellement. Et même s’il y a forcément une part de fiction dans mes films, ce sont toujours des documentaires. Par exemple, en ce moment je suis en train de réaliser un nouveau film, qui parle de mon père. J’ai demandé à mon père de jouer, devant la caméra, des moments où nous sommes heureux, où nous partageons des choses. Et en tournant ce documentaire, j’ai pris conscience que notre relation changeait réellement. Mon père se réjouit : « Ah ! Ma fille m’aime tellement ! » (rires). Nous partageons vraiment de bons moments, et c’est cette potentialité que j’apprécie dans le documentaire.

Asiexpo : Vous voulez dire que d’une certaine manière, le documentaire crée aussi de la fiction, mais que cette fiction se mélange ensuite avec la réalité vécue.

Wuna Wu : Oui oui, du coup cela reste un documentaire.

Asiexpo : C’est une manière d’appréhender le documentaire très intéressante et personnelle. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur vos œuvres précédentes ? Les films que vous avez tournés avant “Let’s fall in love” ?

Wuna Wu : Eh bien mon premier documentaire parlait… disons de folie. J’ai d’abord rencontré un ami qui travaillait dans une organisation à but non lucratif ayant pour objectif d’aider des familles à surmonter leurs problèmes. Il m’a présenté à l’une de ces familles, afin que je puisse réaliser un documentaire sur elle. Il s’agit comme je l’ai dit de mon premier travail documentaire, mais déjà à l’époque je me suis personnellement impliquée dans le film. Les spectateurs peuvent me voir au début, parler à la mère et lui demander si je peux faire un documentaire sur sa famille. Et elle donne son accord. En fait, tout le film traite de la façon dont petit à petit je pénètre la vie de cette famille, dont je me rapproche d’eux, tout en ayant parfois peur de leur maladie mentale. Peur, par exemple, qu’ils ne m’attaquent.

Asiexpo : Physiquement?

Wuna Wu : Oh non, en m’agressant verbalement, avec des mots.

Asiexpo : Ce film est intitulé “Echo”, c’est bien ça ?

Wuna Wu : Oui oui, c’est ça. Ce premier travail m’a montré de quelle manière les documentaires pouvaient m’aider. M’aider car les personnes filmées m’ont finalement vraiment accordé leur confiance et se sont ouvertes à moi : un véritable lien a pu se créer. C’est la première fois que je me suis rendue compte que je pouvais tisser des liens avec d’autres gens, grâce à mon travail. Cela m’a rendue très heureuse, j’ai senti que j’avais quelque chose sur quoi m’appuyer dans la vie. Car bien sûr cette expérience m’a également permis de comprendre des choses sur moi-même.

Asiexpo : Oui je vois ce que vous voulez dire.

Wuna Wu : Le second documentaire que j’ai réalisé est à propos de la mort de ma mère. Je voulais éclaircir tout ce que j’ai pu ressentir à ce moment-là. Pourquoi je me suis sentie si triste. Ce qui est intéressant, c’est que pour moi, ce second travail est comme une boîte. Une boîte de tristesse (rires). J’y ai mis tout mon chagrin, pour pouvoir continuer à avancer dans ma vie. C’est ce que veut dire “Farewell 1999”, le titre du film. Car avant de le tourner j’avais l’impression de ne m’être jamais remise de ce que j’ai pu éprouver cette année-là. “Farewell 1999” traduit mon souhait d’avancer. Bien sûr cela ne veut pas dire tourner la page et ne plus y penser du tout. Il ne s’agit pas de cela. Je voulais plutôt mettre tous mes sentiments, tout mon amour dans ce film, afin que cette boîte soit aussi une sorte de cadeau. Mes amis m’ont souvent dit qu’après ce travail, je n’ai plus jamais fait d’œuvres tristes (rires). Mes documentaires sont devenus de plus en plus empreints d’humour. Le troisième parle des cérémonies de mariage.

Asiexpo : Est-ce que c’est “Let’s fall in love” ?

Wuna Wu : Non c’est encore un autre film. Il s’appelle C. En anglais, la prononciation de cette lettre “C” rappelle le “xi” chinois, un idéogramme utilisé dans les cérémonies de mariage pour signifier la joie, le bonheur qui résulte de l’union du couple [Le double “xi” ou “double bonheur”. Idéogramme utilisé pour célébrer l’union d’un couple au cours d’un mariage. (pour en savoir plus : http://www.chine-informations.com/guide/chine-double-bonheur_3099.html )]. De plus, au début de mon film il y a un gâteau rond, et lorsque quelqu’un en prend une part il devient comme un “C”. Ce genre de gâteaux est utilisé dans les cérémonies de mariage. Dans ce travail, j’adopte un point de vue très critique vis-à-vis du mariage. Je parle des femmes qui quittent le foyer parental pour se marier, de ce passage de fille à épouse. Si ce travail est aussi critique, c’est parce qu’à l’époque j’étais en colère contre cette coutume, et surtout en colère contre l’amour ! (rires).

Asiexpo : A cause d’une expérience personnelle ? D’une déception amoureuse ?

Wuna Wu : Oui oui c’est ça (rires). Mais j’ai vite compris que le simple fait d’éprouver de la colère ne servait à rien. A l’université, je me sentais plutôt proche des théories féministes. J’ai lu et étudié beaucoup de livres à ce propos. Mais après avoir réalisé ce documentaire, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’injuste à considérer le mariage uniquement de ce point de vue. Injuste envers mes amis, injuste envers leur amour. Et puis, cette vision ne m’aidait pas dans ma propre vie (rires) ! Ressentir de la colère et détruire votre relation, ça ne résout rien. Après ce travail j’ai arrêté ma carrière de réalisatrice pendant pratiquement deux ans. J’avais besoin de trouver ce que l’amour voulait vraiment dire pour moi, de changer ma façon de voir. C’est donc après presque trois ans que j’ai tourné “Let’s fall in love”. Certains de mes amis étaient très étonnés de ce revirement. Ils me disaient : « comment peux-tu réaliser un documentaire comme “C”, et ensuite adopter un point de vue aussi différent sur le sujet ?! ». Quelques amis ont même trouvé que “Let’s fall in love” était naïf, en quelque sorte. Mais c’est en fait le résultat d’un long travail d’introspection et d’une grande variété d’expériences et de rencontres ! Cela ne veut d’ailleurs pas dire que les problèmes soulevés dans mon film “C” ont disparu. Ils existent toujours, mais j’ai plutôt tenté de me concentrer sur les possibilités de résoudre ces problèmes. Il est toujours préférable de procéder ainsi dans la vie. C’est pourquoi mes documentaires ne sont jamais en retrait de la vie réelle. Il n’y a pas de distance. Si je crée un documentaire, c’est avant tout pour m’aider moi-même, et les autres, à avancer, à progresser. Mon but est également que les spectateurs aussi puissent trouver un appui dans mon travail. De ce point de vue, je suis très satisfaite de “Let’s fall in love” (rires).

Asiexpo : Qu’en est-il de ce titre anglais, “Let’s fall in love” ? Est-ce une traduction littérale du titre original (Xun Qing Li Xian Ji) ?

Wuna Wu : Non, la traduction exacte serait plutôt… quelque chose comme “L’aventure pour trouver l’amour”.

Asiexpo : Oui je vois, en effet cela a du réjouir Mme Chen ! Et c’est probablement un secret, mais est-ce que cela coûte très cher de faire appel à ses services ?

Wuna Wu : (rires). Dans le cadre de l’entreprise oui, c’est très cher. Ce sont les affaires, ce n’est jamais bon marché. Mais Mme Chen donne aussi très souvent des conseils à des amis ou à des connaissances tout à fait gratuitement. Mais c’est vrai, dans un contexte purement professionnel cela peut coûter très cher.

Asiexpo : Dans le film, certains couples étaient clients et ont payé, d’autres non ?

Wuna Wu : Non dans le film aucun des couples n’a payé. Pour Mme Chen, ce sont comme des amis. Parfois on les voit même discuter dans des cafés ou d’autres lieux en dehors du bureau. Et puis, certains d’entre eux sont des salariés de Mme Chen.

Asiexpo : Ah c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles ils ont accepté que vous tourniez ce documentaire.

Wuna Wu : Oui oui. La compagnie de Mme Chen est davantage comme une famille. Mme Chen se soucie beaucoup de ses employés. En règle générale, il est très rare qu’il y ait de telles relations dans les compagnies taïwanaises. De mon point de vue, cela se rapproche plutôt de la tradition chinoise. Les liens entre le patron et ses employés, dans des entreprises chinoises ou taïwanaises fonctionnant sur un mode traditionnel, peuvent donner cette impression d’appartenir à une grande famille.

Asiexpo : Les cérémonies de mariage que vous présentez dans le film, par contre, ont quelque chose de très “occidental”. Y a-t-il toujours des cérémonies de style traditionnel à Taïwan ? Hier, vous citiez un homme dans le documentaire qui affirme que le mariage est comme la religion : si l’on parvient à y croire, cela fonctionne. Mais arrive-t-il que certains mariages aient véritablement un caractère religieux à Taïwan ?

Wuna Wu : Eh bien à Taïwan la cérémonie est très importante, mais elle n’est pas religieuse, non. Ou parfois des couples se marient à l’église, parce qu’ils sont pratiquants, ou parce que la mariée pense qu’il est romantique de se marier à l’église (rires). Ce qui est très intéressant à Taïwan, c’est que la cérémonie est en fait très complexe, si complexe que pratiquement personne n’en connaît parfaitement, avec la plus grande exactitude, le déroulement. Et ce qui compte avant tout ce n’est pas la religion, ce sont les ancêtres. Quand nous nous marions nous en référons à nos arrières-arrières-arrières-grand-parents, ce genre de choses.

Asiexpo : Et pourquoi pensez-vous qu’il y ait un tel taux de divorces à Taïwan ?

Wuna Wu : Ah oui, c’est assez étrange à vrai dire.

Asiexpo : Oui je crois que même en France le taux n’est pas si élevé !

Wuna Wu : Oui c’est vrai… Le taux de divorce à Taiwan est actuellement le plus élevé du monde!

Asiexpo : Vous parliez hier de 50%…

Wuna Wu : Pour la génération de mes parents, divorcer avait quelque chose d’extrêmement honteux. Très peu de personnes divorçaient. Ils souffraient, mais ne divorçaient pas. Ça a beaucoup changé maintenant.

Asiexpo : La mentalité est différente ?

Wuna Wu : Oui. Aujourd’hui tout le monde pense « Oh le divorce c’est bien normal, si l’on ne parvient plus à s’entendre ».

Asiexpo : Tout le monde… sauf Mme Chen !

Wuna Wu : (rires). Non ! Elle pense qu’il n’y a aucun problème à divorcer. C’est la partie manquante de mon documentaire : Mme Chen pense que l’on doit pouvoir se marier facilement, et divorcer facilement. Je crois que c’est plus sain d’envisager les choses de cette manière. D’un autre côté, je m’aperçois que les gens ne savent plus comment vivre ensemble. Beaucoup de gens ont perdu cette faculté de s’aimer et de mener ensemble une vie heureuse. Pour ce qui est de la nouvelle génération, me semble-t-il, de plus en plus de gens font le choix de ne pas se marier, même s’ils vivent ensemble. Peut-être qu’ainsi le taux de divorces va baisser dans les années qui viennent !! (rires). On observe également de plus en plus d’hommes qui n’ont pas de petite amie, et passent tout leur temps à jouer devant un ordinateur.

Asiexpo : C’est ce que vous appelez les “Geek” [(le terme “Geek” est un anglicisme utilisé pour désigner une personne passionnée, parfois jusqu’à l’obsession, par un domaine particulier comme l’informatique, la science-fiction…)], comme ce jeune homme, Cube, dans le documentaire ?

Wuna Wu : Oui tout à fait… Cube est tout à fait représentatif de ces hommes à Taïwan. Souvent des ingénieurs en informatique qui ne savent pas comment aborder les femmes et entretenir une relation avec elles.

Asiexpo : Et dans combien de pays avez-vous montré le documentaire jusqu’à maintenant ?

Wuna Wu : Eh bien en Pologne, au festival de films de Rotterdam, à Singapour, Beijing…

Asiexpo : Et en France.

Wuna Wu : Oui, bientôt à Paris.

Asiexpo : Est-ce que le public réagit à peu près partout de la même manière ?

Wuna Wu : Oui, cela m’a surprise. J’en suis très heureuse. Au début je pensais que peut-être les cultures seraient trop différentes et que la compréhension serait difficile, même avec les sous-titres. Mais en fait cela fonctionne très bien.

Asiexpo : Est-ce que malgré tout, lors des rencontres qui ont suivi les projections, certaines questions vous ont surprise ?

Wuna Wu : Une fois, une femme m’a dit de manière très directe : « Je pense que votre ex-petit ami vous aime encore, vous devriez vite l’appeler, et vous remettre ensemble ! ». Je ne savais pas quoi lui répondre, car pour moi cette histoire est bel et bien derrière moi, et c’est le prochain pas qui compte. Et puis, certaines personnes voulaient me présenter de bons maris potentiels !! (rires). Là non plus, je ne savais pas quoi leur dire… (rires).

Asiexpo : Ma dernière question…

Wuna Wu : Oui ?

Asie Expo : Pourriez-vous nous parler de votre compagnie, “The classic vision”.

Wuna Wu : Elle a été fondée par mon producteur, quelques amis et moi-même. Nous travaillons ensemble pour créer et produire des travaux de qualité, c’est-à-dire qui soient capables de transformer la réalité, la vie des gens. Pour cela nous avons la conviction qu’une partie, pas l’ensemble, mais une partie des manières de penser traditionnelles ont une grande importance. C’est ce que nous entendons par “classic”, “classic vision”. Un certain nombre de personnes imaginent aujourd’hui que tout ce qui relève des traditions est mauvais, dépassé. Mais dans cette vie contemporaine nous avons plus que jamais besoin de pouvoir nous appuyer sur une certaine sagesse qui nous vient d’un passé lointain. Pour moi, le mariage fait finalement partie de ces choses. Aujourd’hui les gens ne croient plus au mariage. Ils voient juste l’aspect juridique : le morceau de papier. Je vois les choses tout autrement. C’est une belle cérémonie, ou la promesse a une grande importance.

Asiexpo : Oui le fait de prêter serment.

Wuna Wu : Oui.

Asiexpo : C’est la raison pour laquelle vous disiez hier que d’une certaine façon Mme Chen remplace les ancêtres de la famille, en faisant figure de référence. En fin de compte Mme Chen donne des conseils comme le ferait une grand-mère…

Wuna Wu : Exactement, particulièrement au sein de sa compagnie. Mme Chen a une personnalité très spéciale et, dans un sens, traditionnelle, oui.

Asiexpo : Merci beaucoup !

Wuna Wu : Merci, c’était un plaisir de répondre à vos questions.

Interview réalisée en anglais le dimanche 12 avril 2010 au 6ème Continent par Yann Leblanc (traduction en français : Yann Leblanc / relecture : Carl Kouznetzoff ).
Tous nos remerciements vont à Wuna Wu, la réalisatrice, ainsi qu’à Mlle Hsiang Ning Huang du festival Formose Cinéma – Rencontre des films taïwanais, pour sa présence et son aide précieuse.

Pays : Taiwan

Yann Leblanc