Comment la Chine écrit son histoire, l’invention d’un destin mondial de Victor Louzon et Désorienter la Chine d’Anne Cheng.

Comment la Chine écrit son histoire de Victor Louzon est un essai lumineux qui atteste, au travers de la complexité historique de la Chine, comment le pouvoir actuel édifie sa stratégie de communication depuis une vingtaine d’années. Elle est destinée autant à sa population qu’au reste du monde. La Chine se présente comme l’acteur d’une mondialisation « douce ». Par conséquence elle se voit comme l’alternative à celle répandue par l’Europe puis par les États-Unis durant les siècles précédents. Ce récit met en avant une civilisation ancienne, pacifique, bienveillante et respectueuse des différences, en contraste avec un Occident toujours jugé belliqueux et prédateur.

L’auteur analyse les ressorts de cette stratégie en suivant une série de grands motifs : l’universalisme confucéen, tianxia (1), la prétention à l’exceptionnalisme, le « siècle d’humiliation » imposé par les traités inégaux au XIXe, le pacifisme revendiqué, les « nouvelles routes de la soie », le rapport au colonialisme, le tiers-mondisme maoïste et la question de Taiwan. Pour chaque chapitre, Victor Louzon confronte les usages politiques de ces thèmes aux réalités documentées. Il révèle un travail de sélection, de réagencement et parfois de déformation du passé destiné à légitimer un destin mondial pour la « nation chinoise » et à proposer un contre-récit à la modernité eurocentrée.

L’impact du livre tient à la lucidité qu’il énonce sans détour. Il montre que ce grand récit est une construction composite, parfois incohérente, plus soucieuse d’imposer une alternative à la domination occidentale à bout de souffle que de formuler un projet universel positif. Il invite à la vigilance face aux narrations officielles sans tomber dans la caricature antichinoise, voire la xénophobie. Le ton reste sobre, extrêmement érudit. La langue est soutenue, mais fluide. L’argumentation est structurée par des thèmes bien choisis plutôt que par une chronologie pesante et figée. Ce qui rend l’ensemble accessible pour un lectorat curieux mais non spécialiste de la sinologie.

Parmi les forces de l’ouvrage, on peut souligner la clarté pédagogique d’un sujet complexe, la finesse avec laquelle sont articulés mythes, mémoire et ambitions géopolitiques, ainsi que l’attention portée à la façon dont ce récit travaille des enjeux très concrets comme la souveraineté, les périphéries impériales ou Taiwan. Ses limites tiennent surtout au point de vue : en se concentrant sur le narratif du pouvoir, le livre laisse quelque peu dans l’ombre la diversité des voix chinoises, les débats académiques et les contre-récits internes. Il n’en demeure pas moins une lecture vivement conseillée pour quiconque veut comprendre non seulement la Chine contemporaine, mais aussi la bataille mondiale des récits historiques qui façonne ce début du XXIe siècle.

Dans Désorienter la Chine Anne Cheng (2) interroge son propre parcours de sinologue pour poser une question centrale : la Chine pense-t-elle, et comment la penser sans l’enfermer dans des mythes orientalistes ? Elle déstructure les images d’une Chine harmonieuse et éternelle. Puis elle les rattache à l’autoritarisme et au contrôle idéologique contemporains. Elle analyse le recyclage politique du confucianisme par le pouvoir en place. D’autant qu’elle n’est pas dupe de l’invocation de la « spécificité culturelle » et de la répression liée à une soif de justice que l’autrice considère comme universelle. Dans une langue précise et sobre, ce petit essai propose une véritable résistance intellectuelle. Il est aussi accessible qu’exigeant. Bien évidemment, Il s’adresse à des lecteurs curieux de la Chine anciennes et aussi contemporaine.

Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON

(1) lire notre chronique : https://asiexpo.fr/tianxia-tout-sous-un-meme-ciel-de-zhao-tingyang-sort-aux-editions-du-cerf/

(2) lire notre chronique : https://asiexpo.fr/penser-en-chine-ouvrage-collectif-sous-la-direction-danne-cheng/

Évènements à venir