Roman de la mémoire et du remords, Le jour où tu m’as touchée déploie quarante années d’histoire chinoise à travers le destin d’une troupe artistique formée à la fin de la Révolution culturelle. Dans cette micro‑société militaire, Yan Geling explore la mécanique du pouvoir collectif sur les âmes et les corps.
Xiao Suizi, la narratrice, observe le groupe et prend conscience, peu à peu, du poids des silences et de la complicité passive dans l’injustice. Autour d’elle gravitent des figures construites avec une précision psychologique rare : Liu Feng, soldat exemplaire dont un simple geste ambigu provoque la chute ; He Xiaoman, bouc émissaire des camarades ; ou Hao Shuwen, prisonnière d’un privilège qui ne protège pas de la solitude.
Le roman aborde plusieurs thèmes avec une intensité captivante. D’abord, le pouvoir et la collectivisation du corps : la troupe devient le laboratoire d’une société où la beauté et la discipline servent la propagande. L’individu se dissout dans la chorégraphie imposée. Ensuite, la culpabilité morale : Yan Geling ne s’arrête pas à la faute apparente de Liu Feng, elle éclaire les lâchetés partagées, ces instants où la peur de l’exclusion fait taire la compassion. Enfin, l’écriture comme réappropriation du passé : Suizi, double de l’autrice, transforme la mémoire en matière littéraire pour comprendre, sinon pardonner. Comme dans un miroir, elle écrit pour “rétablir la vérité intérieure” qu’aucun rapport officiel ne peut consigner.
L’impact émotionnel est profond. Le lecteur n’est pas seulement témoin, il ressent la honte, la nostalgie, la tendresse blessée des personnages. La scène des retrouvailles, où les héros d’autrefois redeviennent des anonymes, incarne la mélancolie du temps qui passe et du sens perdu. Ce mélange d’empathie et de lucidité crée une vibration intime durable.
Les forces du roman tiennent à la justesse psychologique et à la beauté du style : une écriture claire, fluide, parfois poignante, où chaque détail – un rire moqueur, un silence – devient révélateur.
Yan Geling touche les lecteurs qui aiment les récits à la fois historiques et intérieurs, ceux où une génération doit réapprendre à penser après la ferveur collective. Le jour où tu m’as touchée s’adresse à quiconque cherche à comprendre comment les sociétés – et les êtres – apprennent à vivre avec la faute, la mémoire et la nécessité d’écrire pour ne pas s’effacer.
Notons aussi que les éditions Actes Sud publient Malraux, une vie au miroir de l’art et du sacré de Michaël de Saint Cheron à l’occasion de « 2026, Année Malraux » qui commémore le cinquantième anniversaire de sa disparition. Ce livre retrace les étapes importantes de la vie de l’écrivain ainsi que ses expériences spirituelles au Japon et en Inde, entre autres.
Pour mieux connaître « l’homme précaire » en constante métamorphose.
Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON
Le jour où tu m’as touchée de Yan Geling, 304 pages, 23,50 €, éd. Actes Sud. En librairie le 4 février 2026.
Malraux, une vie au miroir de l’art et du sacré de Michaël de Saint Cheron, 208 pages, 21 €, coll. Le souffle de l’esprit. En librairie le 4 mars 2026.


