L’éditeur de manga Shiozawa a démissionné de son poste « pour raisons personnelles », du jour au lendemain et à la surprise de tous. Il faut dire qu’il avait passé 30 ans au sein de la même maison d’édition. Et l’on comprend mieux ses motivations profondes dans ce 3è et dernier tome de Tokyo, ces jours-ci.
Quinquagénaire célibataire, il vit à l’écart de la bruyante capitale, converse quotidiennement avec son moineau de Java et d’autres oiseaux. Ne parvenant pas à tourner la page, il crée sa propre structure pour éditer les auteurs qu’il admire et donc « le manga idéal ».
Dans cet opus, il suit toujours ses « poulains », sans les brusquer. Il donne ainsi à voir l’envers du décor du monde du manga, le « work in progres ». Il va les rencontrer chez eux, les motive, les conseille sans leur mettre la pression, sans chercher la rentabilité. Il leur laisse le temps.
C’est ainsi qu’il se rend dans le Tohoku enneigé et sort Kaeru de sa culpabilité d’être vivant tandis que son jumeau est mort. Il se remet alors à dessiner. De même, avec le vieux Nekoyama dans sa maison de retraite ou Maruso Miki, déconnecté du monde. L’attention bienveillante et empathique de Shiozawa leur permet de travailler à leur rythme et de créer leur meilleur manga. Même Chosaku parvient, après sa « pause » à retrouver la qualité des mangas qui l’ont rendu célèbre.
Cette mise en abyme est très éclairante sur ce milieu. L’importance du responsable éditorial est crucial à travers la critique des némus, par exemple. Shiozawa cite Victor Hugo à son serin : « Et la joie est le fruit du grand arbre douleur » puis traduit : « Il suffit parfois d’un petit indice pour que tout bascule ». Les libraires ne sont pas oubliés : les frileux, les dépassés et les passionnés. Tout ce petit monde constitue une galerie de figures toujours attachantes avec leurs fêlures et leurs faiblesses.
On sent que Taiyô Matsumoto en connaît un rayon ! Mais à cet aspect très réaliste et prosaïque du métier s’ajoute une poésie toute particulière qui traverse les lieux et les échanges entre les personnages. Le trait du créateur d’Amer Béton est décontracté et efficace, son noir et blanc alerte et débridé, particulièrement dans la tempête qui plonge Tokyo sous la pluie et le vent.
On en redemande !
Les éditions Kana font paraître aussi dans une édition augmentée Dans le studio Ghibli Travailler en s’amusant de Toshio Suzuki. Ce sont les mémoires du producteur et co-fondateur du studio Ghibli avec Miyazaki et Takahata. Le livre est un florilège de ses souvenirs, parfois un peu flous, toujours très vivaces du savoir-faire Ghibli. À méditer.
Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON
Tokyo, ces jours-ci dernier tome de Taiyô Matsumoto, traduit du japonais par Thibaud Desbief, 244 pages, 13,25 €, éd. Kana.
Dans le studio Ghibli Travailler en s’amusant de Toshio SuzukI, 266 p., 13,25 €, éd. Kana.


