Keiji Nakazawa est né à Hiroshima en 1939. La bombe lui enlève son père, sa sœur aînée et son petit frère. Sa mère, enceinte, accouche sur le champ d’une fillette. Dans les années 70, il en fera la matrice de sa grande fresque à la fois historique et intime : Gen aux pieds nus.
À travers cet alter ego donc, Gen est un jeune garçon dynamique, espiègle et plein de ressources, le mangaka a raconté en 10 volumes, sa vie et sa ville de 1945 à 1953. Guerre et après guerre vues à travers les aventures du quotidien de la famille Nakaoka.
Les éditions du Tripode poursuivent avec succès la réédition de toute cette série devenue culte, témoignage de premier plan et à hauteur d’enfant. Après l’avant Hiroshima (tome 1), puis l’horreur de la bombe (tome 2), ce 3ème tome, daté du 11 au 19 août, ouvre sur « l’après » de la bombe atomique.
À Eba, où Gen, sa mère et sa petite sœur ont trouvé refuge, les irradiés sont ostracisés. D’abord parce qu’ils sont totalement démunis de tout. « Même les chiens sont contre nous » dit Gen ! Et puis aussi parce les gens croient que les radiations sont contagieuses et craignent le « poison de la bombe ». C’est ainsi que Gen s’occupe de Seiji, rescapé grandement brûlé que les vers ont investi. Rejeté par toute sa famille, il fait figure de monstre et retrouve son humanité grâce aux soins que lui prodigue l’enfant.
Ce dernier sauve aussi le jeune orphelin Ryuta et le recueille tant sa ressemblance avec son petit frère est frappante.
Le ton est toujours résolument sincère et critique envers tous les nantis qui ont fomenté la guerre, en ont profité sans tenir compte de la misère du peuple. Le dénuement est démultiplié avec les rescapés de la bombe. À cela s’ajoute l’horreur des milliers de morts qu’il faut évacuer très vite.
Il s’agit bien là d’un témoignage de l’intérieur qui restitue l’ambiance insoutenable des lieux.
Le dessin assume une opposition des traits. D’un côté la rondeur enfantine des personnages principaux. Gen et Ryuta s’amusent aussi comme tous les enfants et ensemble, leur gaîté est décuplée. De l’autre la brutalité et l’inhumanité de l’époque. Nakazawa montre frontalement les charniers, les vers qui sortent des plaies purulentes ou des cadavres, leur entassement qui s’amoncelle démesurément et leur crémation à ciel ouvert.
Il laisse aussi la poésie affleurer avec un soleil qui revient souvent dans les vignettes comme une ponctuation, une lueur d’espoir, peut-être aussi comme un symbole… du Japon.
À suivre donc dans 2 mois pour le 4ème tome.
Notons aussi que des planches originales sont à retrouver à l’exposition du musée Guimet à Paris : Manga. Tout un art, jusqu’en mars 2026.
Camille DOUZELET et Pierrick SAUZON
Gen aux pieds nus T3, scénario et dessin de Keiji Nakazawa , 264 pages, 13,90 €, éd. du Tripode. En librairie le 15 janvier 2026.

