– Bonjour et merci de m’accorder cette interview. Que ressentez-vous à la suite du très bon accueil du public pour votre film ?
Mailys Vallade – Nous sommes un peu surpris même si nous avons bien sûr travaillé sur l’émotion. Nous avons vu des personnes très émues, voir en larmes après une projection. Nous avons été très touchés, mais on ne s’attendant pas à toucher autant les spectateurs. Nous sommes très fatigués, on aimerait avoir un peu plus la pêche.
Liane-Cho Han – Ce fut une longue et tumultueuse aventure pour réaliser ce film et nous sommes très heureux des retours du public. Les gens criaient même. A Annecy, nos familles respectives le découvrent et c’est extrêmement émouvant. Nous attendons maintenant le 25 juin pour découvrir la réaction du grand public.
Mailys Vallade – surtout celle des enfants. Nous avons surtout eu pour le moment des spectateurs adultes, à part une séance scolaire à Annecy.
– Combien de temps avez-vous mis pour réaliser le film ?
M.V – Les premières pierres ont été posées il y a 7 ans mais la réalisation en elle-même a duré 15 mois. En fait le plus gros du travail a été un énorme travail d’écriture, cela a été le plus gros défi de l’adaptation de ce livre.
– D’après ce que j’ai entendu vous avez changé le point de vue et rajouté quelques détails : avez-vous beaucoup travaillé avec Amélie Nothomb pour valider vos idées ?
M.V – Pas du tout en fait. Depuis que Liane-Cho avait envoyé une lettre pour demander les droits d’adaptation, elle a dit qu’elle n’interviendrait pas : « Mes livres sont mes enfants, les adaptations mes petits-enfants ». C’est un avantage pour nous, en plus pour un 1er film, de pouvoir nous emparer du matériau. C’est une histoire semi-autobiographie mais il y a beaucoup d’éléments inventés dedans. Amélie Nothomb est quelqu’un de très accessible, de très flexible, très chaleureuse et généreuse. Elle n’a pas du tout interagi avec nous.
L-C.H – La personne qui a répondu à la lettre à l’époque n’était pas Amélie Nothomb, nous n’avons pas eu de contacts directs avec elle, seulement avec l’éditeur. Comme l’a dit Mailys, elle ne s’immisce pas dans l’éducation de ses petits-enfants. Elle a découvert le film à la toute fin, lors d’une projection test avec toute l’équipe.
M.V – C’était vraiment intéressant le moment, avoir son retour sur notre œuvre, surtout que nous l’apprécions beaucoup. De plus, peu de temps avant, elle avait perdu son père. Lors de la projection, elle a été très émue et elle a beaucoup pleuré. Mais elle a un cerveau hors du commun car elle nous a énuméré pendant plusieurs minutes tous les choix scénaristiques que l’on a fait, toutes les modifications sans changer le propos principal. Elle a dit s’y être beaucoup retrouvée malgré tous les changements : on avait réussi selon elle à ressusciter son père et elle en avait les larmes aux yeux. Aussi, la fête de l’Obon n’est pas dans le livre mais elle l’a vraiment vécue (cela aurait pu être dans le livre) ; cela a remué des choses en elle.
L-C.H – Nous étions vraiment comblés lorsque, pendant le festival de cannes lors de 2 interviews, elle a dit que pour elle c’était la meilleure adaptation de ses œuvres. Nous étions sur un petit nuage.
– Pourquoi avoir choisi ce livre ? Il me semble que c’est Liane-Cho qui l’a découvert
L-C.H – J’ai 41 aujourd’hui et j’ai lu ce livre la 1ère fois quand j’avais 19 ans. J’étais peu féru de littéraire, mais plutôt d’animation japonaise et de jeux vidéo. En lisant ce livre, je ne comprenais pas toutes les références mais j’ai été très touché par l’histoire : une enfant de 2 ans et demi qui se prend pour Dieu, vivant au Japon, sa relation avec sa nourrice. Et là est né le fantasme de l’adapter, déjà en animation mais en étant étudiant, pour moi c’était impossible. Jusqu’à ma rencontre avec Mailys. Nous avons fait la même école des Gobelins et nous avons beaucoup travaillé en storyboard. Je te laisse continuer.
M.V – nous avons été recrutés tous les deux pour le « Petit Prince », notre première expérience de board junior et ensuite j’ai été appelé par Rémy Chayé qui avait apprécié mon travail. Il voulait créer un noyau de storyboarders autour de lui : je parle tout de suite de Liane-Cho car nous avions beaucoup de points en commun. Liane-Cho est vite venu et nous avons tout de suite travaillé : nous avons touché un peu à tout (j’étais très couteau suisse) et on a continué cette collaboration en devenant co-auteurs sur « Calamity » avec Liam et notre directeur artistique, Eddine Noël, qui est passé chef décorateur sur « Calamity ». Nous étions comme nous étions une petite famille ; Liane-Cho nous a donné le bouquin, que je n’avais jamais lu, car il sentait que le moment était propice.
L-C.H – L’élément déclencheur à cette époque était que Mailys avait déjà une fille (et était enceinte de ses jumelles) et moi un petit garçon. A ce moment-là on s’est rendu compte que ce n’est pas juste la petite Amélie qui se prend pour Dieu, en fait tous les enfants se prennent pour Dieu. Amélie a eu une vie singulière mais c’est une transition de la petite enfance vers la grande enfance : l’enfant croit être dieu, être au centre du monde puis petit à petit il se rend compte qu’il ne l’est pas et il fait ce deuil pour s’ouvrir au monde et aux autres.
M.V – C’est un moment de la vie qui est très important. Liam restait très enthousiaste : il m’a acheté le livre et j’ai été happé par cette histoire sur ce qui crée notre identité profonde pendant la petite enfance, sur l’attachement à des choses que l’on crée. C’est l’idéal que l’on se forge avant de devoir s’en débarrasser car cela n’est pas trop bon d’avoir un idéal fantasmé : on reste dans un contrôle absolu alors qu’il faut lâcher prise. La relation entre nous deux a bien joué pour réfléchir à la globalité du travail, puis avec Rémy également. Fort de tout cela, la mayonnaise a commencé à monter : l’aventure a commencé avec énormément d’écriture et de réécriture pour structurer l’histoire, le chemin approprié. La relation Amélie / Nishio san nous a vraiment séduite, comment elle a imaginé son identité japonaise à travers de son aide à domicile qui est devenu son amie, plus que sa nounou. Et on a aussi travaillé cet arc sur le deuil, sur les différentes étapes de la vie.
L-C.H – Amélie Nothomb n’écrit jamais pour les enfants, elle écrit pour les adultes même si « métaphysiques des tubes » est la seule de ses œuvres qui peut potentiellement s’adresser à des enfants. Le plus gros défi était la cible de ce film. Avec Maïlys, nous voulions faire à tout prix une œuvre universelle qui touche tout le monde, avec plusieurs niveaux de lecture. Une des raisons pour laquelle le film a été difficile à faire est que nous avons tous notre interprétation de ce que peuvent comprendre les enfants. Avec Mailys nous sommes certains qu’ils peuvent comprendre beaucoup plus de choses que les adultes, notamment parce qu’ils abordent les problèmes différemment des adultes. Nous voulions que la voix off retranscrive la patte littéraire d’Amélie Nothomb, serve à retrouver la verve d’Amélie Nothomb.
M.V – On a tendance à faire confiance à l’enfant, on ne veut pas le prendre pour un imbécile
L-C.H – Tout cela est englobé dans cette voix, cette conteuse, le décalage entre l’image et ce que dit la conteuse mais nous sommes convaincus que les enfants comprennent d’une certaine façon : il faut trouver les angles pour permettre à tout le monde de comprendre, pour créer un film intergénérationnel.
M.V – Le travail sur cette voix off a été très important pour structurer le récit car il nous a fallu trouver une voix, cette structure particulière que nous avons entièrement construite. Le livre a un rythme mais de notre côté nous avons dû structurer le film en 3 actes avec 50 séquences au final, pas des classiques mais comme autant de petits films qui ont leurs propres symboles, leur propre atmosphère. Et tout l’enjeu était d’étirer le temps dans ces séquences pour les charger d’émotion, donc gros travail de montage et d’écriture, ainsi que sur les couleurs et la musique. On a tellement poussé l’écriture que, pour la voix off notamment, nous avons pris un parti pris très spécifique : faire toutes les animations sur les voix témoins que nous avions enregistrées, pour finalement tout enregistrer à la fin en postproduction avec de vrais acteurs de doublage. Nous avons réécrit certains dialogues à la toute fin et notre directrice de casting nous a rassuré sur les acteurs. Tout a été déterminant car certaines labiales ont été simplifiés pour potentiellement pouvoir changer les phrases donc il fallait que cela soit très précis : cela a été un gros travail d’équilibriste pour pouvoir travailler en profondeur jusqu’au bout.
– Trouver une voix pour la petite fille n’a pas dû être facile ?
M.V – Comme on le dit dans toutes les interviews, cela a été le gros pied dans le tapis que l’on s’est pris à la fin. L’actrice que nous avions pris pour le pilote (Loïse Charpentier) était toujours là mais des années se sont écoulées. Dix ans c’est bon âge pour être une petite enfant car on est assez grand pour être intelligible et ne plus avoir la patate chaude dans la bouche mais on a encore le timbre de voix d’enfant. Cependant Loïse était toujours une bonne conteuse. On a tenté de caster d’autres enfants mais ils étaient trop jeunes et n’arrivait pas à articuler. On a gardé Loïse mais était en train de muer donc toutes ses réactions, ses rires avaient changés et cela nous sortait du film.
L-C.H – Cela nous sortait de l’empathie, du personnage.
M.V – Cela devenait très compliqué : il fait que l’on fasse quelque chose et on ne pouvait pas se tourner vers d’autres enfants plus jeunes. J’ai du coup recruté mes propres filles jumelles de 5 ans, ma grande fille de 10 ans ainsi qu’une de ses amies. Et tandis que j’étais dans un studio en Bretagne, on est passé en mode bruitage : on a enregistré toutes les réactions et on a dû monter un travail de dentelle pendant 2 semaines à la toute fin pour mettre juste ce qu’il faut, pas trop. Nous avons aussi eu l’aide d’une doubleuse adulte qui sait très bien faire les voix d’enfant. Jusqu’au dernier moment, les voix étaient vraiment le sujet principal.
– Lorsque l’on voit le résultat très convaincant, on se dit que cela a dû être un travail énorme
M.V – Mais c’était aussi très intéressant (et émouvant).
– Mais c’était un travail original pour mettre en scène les réactions d’une enfant, la voix qui correspond. Cela a dû être un vrai défi de créer quelque chose de réaliste ?
M.V – Nous avons fait un gros travail introspection pour nous rappeler nos souvenirs. En plus des réactions des enfants, nous avons mis à contribution toute l’équipe créative pour faire appel à tous nos souvenirs d’enfance, pour avoir de vraies bonnes idées sur ce que les enfants adorent faire lorsqu’ils sont petits. La séquence des toupies, venant d’un membre de l’équipe, est une scène entre Amélie et Nishio san qui amène une nostalgie à la fin du film. Elle vient à la base du vrai souvenir d’enfance d’un camarade.
L-C.H – Il faut souligner la grande collaboration de notre équipe artistique, que nous côtoyions depuis des années, qui a fait un travail spectaculaire. Au vu de la cadence le rythme, heureusement que c’était cette équipe, qui connait le processus sur le bout des doigts.
M.V – Il y avait un gros travail de relais : lorsqu’il y avait un blocage, il y avait toujours quelqu’un pour nous remettre dans le droit chemin.
– Le fait de travailler avec une équipe que vous connaissiez a dû être un gros plus ?
L-C.H – Depuis 6 ans, depuis « tout en haut du monde » (prix du public, déjà à Annecy) l’équipe était là. Ensemble nous avons créé de fortes émotions et du partage qui nous avons retrouvé avec « Calamity ».
– Qu’avez-vous pensé de votre première expérience en réalisation ?
L-C.H – C’était très dur mais heureusement que l’on était accompagné par des personnes que l’on connaissait.
M.V – On ne fait pas un film seul. Il y a le culte de l’auteur qu’il faut combattre car il faut être en osmose avec son équipe. Là on est une constellation de personnes qui avons travaillés pour une œuvre commune. Certes nous deux avons orchestrés, nous sommes les réalisateurs et il faut quelqu’un pour prendre les décisions ; mais cela fut un grand plaisir de partager toutes les étapes avec ces personnes de talents.
LCH – A chaque fois nous étions subjugués par leur travail.
M.V – A toutes les étapes, nous avons vu le film se monter avec eux.
L-C.H – Même aujourd’hui, une grande partie de l’équipe soutient et accompagne la sortie du film avec énormément d’énergie.
M.V – Autre chose avec Liane-Cho, nous avons dû nous répartir les tâches mais nous sommes rejoints pour l’animation. On a comblé les trous, on a vraiment l’impression d’avoir tapé un sprint dans les couloirs, sans droit à l’erreur : au moindre accro, le film s’arrêtait donc on a toujours fait le maximum, ce qui nous a sauvé la mise.
– Êtes-vous quand même prêt pour une nouvelle aventure, peut-être pas du même style ?
M.V – Tout peut arriver.
L-C.H – Peut-être pas tout de suite, nous avons besoin de repos.
M.V – Nous n’avons pas beaucoup vu nos enfants.
L-C.H – C’était une aventure humaine spectaculaire : tout le monde a beaucoup appris, autant en technique que sur soi-même, nous avons repoussé nos limites. Nous attendons les réactions du public, de notre entourage.
M.V – La grande découverte va être la réaction du grand public, vu que pour le moment nous avons les retours de professionnels ou de l’entourage proche.
– La sortie officielle va vite être là, les retours viendront vite. En tous cas, de mon côté, je ne fais pas de souci pour cela au vu de la qualité du film.
M.V – C’est gentil. Nous avons plusieurs choses de prévu autour du film, un artbook, un livre pour enfant la bande originale.
– Cela prolongera la magie du film merci beaucoup, merci pour votre temps, reposez-vous bien. Encore que vous devriez encore avoir les campagnes de promotion, n’est-ce-pas ?
M.V – Jusqu’à juillet nous serons sur les routes.
– encore bravo pour votre travail. Merci pour cette interview et peut-être à une prochaine fois à Annecy.

